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L’essor des armées de mercenaires : une menace à la sécurité mondiale

L'essor des armées de mercenaires : une menace
à la sécurité mondiale

Le 15 septembre 2009


Source de la photo : almanart.com  


En plus de soumettre les populations ciblées à une guerre sauvage,

l'utilisation croissante d'armées privées facilite également la

subversion de l'opinion publique nationale et la conduite de

la guerre pour la Maison-Blanche.

 

Les États-uniens sont moins enclins à s'opposer à une guerre

menée par des mercenaires étrangers, même lorsque leurs

propres impôts sont gaspillés pour la financer.

 

« L'usage croissant de contractuels, de forces privées, ou, comme

diraient certains, de "mercenaires" rend les guerres plus facile

à commencer et à mener : on a seulement besoin d'argent, pas

des citoyens », affirme Michael Ratner, du Center for

Constitutional Rights de New York. « Dans la mesure où une

population est appelée à aller en guerre, il y a de la résistance,

une résistance nécessaire à la prévention de guerres

d'autoglorification, de guerres stupides et, dans le cas

des États-Unis, de guerres hégémonistes et impérialistes. »

 

En effet, le Pentagone a connu les dangers de la conscription

lors des manifestations populaires massives qu'elle a provoqué

 durant la guerre du Vietnam. Aujourd'hui il préférerait un

champ de bataille électronique – et y travaille – où des robots

 guidés par des systèmes de surveillance sophistiqués mènent

le combat, minimisant ainsi les pertes étatsuniennes. Entre-temps,

 il tolère l'emploi de contractants privés pour l'aider à livrer

ses batailles.

 

L'Irak offre l'exemple crève-coeur d'une guerre dans laquelle des

 combattants contractuels ont tellement indigné le public qu'ils

devaient "libérer" que lorsque le combat a éclaté à Fallujah, la

 foule enragée a désacralisé les cadavres de quatre mercenaires

de Blackwater. Cette scène atroce a été télévisée à travers le

monde entier et a incité les États-Unis à lancer une agression

militaire de représailles vindicative à Fallujah, provoquant la

mort et la destruction sur un vaste territoire.

 

Tout comme les colons étatsuniens méprisaient les Hessois lors

de la guerre d'indépendance, les Irakiens en sont venus à détester

 davantage Blackwater et ses contractuels sympathisants que les

 soldats étatsuniens, qui leur témoignaient souvent de la gentillesse,

 selon un journaliste ayant vécu dans la zone de guerre.

 

« Il n'était pas inhabituel pour un soldat étatsunien, ou même

 pour une unité complète, de développer une relation très amicale

avec une communauté irakienne. Cela n'arrivait pas tous les

 jours, mais ce n'était pas inouï », écrit Ahmed Mansour, un

 reporter égyptien et animateur d'une émission-débat au Qatar

pour al-Jazeera, le réseau de télévision du Moyen-Orient.

 

« Il n'était absolument pas singulier non plus de voir des troupes étatsuniennes faire des top là aux adolescents irakiens, de tenir le

 bras d'une vielle dame irakienne pour l'aider à traverser la rue

 ou d'aider quelqu'un à se sortir d'une situation difficile […]

Ce n'était pas le cas avec les mercenaires. Ils savaient qu'ils

étaient vus comme des voyous malfaisants et voulaient que cela

reste ainsi. »

 

Dans son livre Inside Fallujah (Olive Branch Press), Mansour

dit que « les mercenaires étaient vus comme des monstres,

principalement en raison de leur comportement monstrueux.

 Ils ne parlaient jamais à personne avec des mots : ils utilisaient

 uniquement le langage du feu, des balles et de la force létale

absolue. Il était assez courant de voir un mercenaire écraser une

 petite voiture irakienne dans laquelle se trouvaient des passagers,

 seulement parce que ces mercenaires étaient coincés dans un

embouteillage ».

 

Mansour, mieux connu pour son rôle d'animateur de

l'émission-débat Without Limits, affirme que son auditoire

était outré à la simple pensée qu'une superpuissance politique

 comme les États-Unis engage des mercenaires pour faire son

 travail déplaisant au lieu d'utiliser des soldats qui croient en

 leur pays et sa mission. Les téléspectateurs étaient de toute

évidence également indignés par les épouvantables crimes de

 guerre que commettaient ces mercenaires.

 

Blackwater a finalement été critiquée après que ses forces ont

fauché 17 civils le 16 septembre 2007 dans ce que les autorités

 irakiennes ont décrit comme une agression délibérée sur la place

Nisour à Bagdad. Ces dernières ont refusé de renouveler leur

permis d'exploitation. Le groupe de sécurité, dont le siège social

 est à Moyock, N.C., a changé son nom pour Xe Services. Selon

le magazine The Nation, l'entreprise a tout de même pu renouveler

 son contrat au montant 20 millions de dollars jusqu'au

3 septembre, pour protéger les fonctionnaires du département

 d'État. Toutefois, une partie de son travail est assumé par

Triple Canopy, de Herndon, Va., une autre firme au passé sombre.

 

Dans son livre Halliburton's Army (Nation Books), Pratap Chatterjee

 prétend que Triple Canopy emploie des « agents de sécurité

 privés ayant prétendument ciblé des civils irakiens pour le plaisir,

 tentant de les tuer, alors qu'ils travaillaient pour

Halliburton/KBR ». En parlant des mercenaires comme

d'un groupe, le brigadier général Karl Hors, conseiller du

commandement de la force conjointe des États-Unis, a déjà

constaté ceci : « Ces gars sont libres dans ce pays et font des

choses stupides. Personne n'a d'autorité sur eux, donc on ne

 peut pas leur tomber dessus lorsque leur usage de la force

 dégénère. Ils tirent sur les gens et quelqu'un d'autre doit

faire face aux conséquences. Ça se produit partout. »

 

Une journée avant de quitter Bagdad, le 27 juin 2004, le directeur

 de l'autorité provisoire de la coalition, le lieutenant Paul Bremer III,

 a émis la directive 17 interdisant au gouvernement irakien de

 poursuivre les contractants pour des crimes devant les cours

 irakiennes. Résultat : lorsque le gouvernement irakien a enquêté

sur la place Nisour, ils ont rapporté qu'« à l'exemple de toute

autre opération terroriste, le meurtre de sang froid de citoyens

par Blackwater est considéré comme un acte terroriste contre

des civils. ». Comme le révélait l'Associated Press le 1er avril

dernier, « la compagnie ne fait face à aucune accusation.

Toutefois l'incident de Bagdad a exacerbé le sentiment qu'ont

de nombreux Irakiens que les contractants privés étatsuniens

ont opéré depuis 2003 avec peu d'égard pour la loi et la vie

irakienne ». Bagdad a également accusé Blackwater d'être

 impliquée dans un moins six incidents mortels durant l'année

qui a précédé celui de la place Nisour, y compris celui ayant

causé la mort du journaliste irakien Hana al-Ameedi.

 

Au printemps 2008, 180 000 mercenaires opéraient en Irak.

On ignore combien d'entre eux sont morts : leurs décès ne figurent

 pas sur les listes des pertes du Pentagone. Comme ils sont

 nombreux à effectuer des tâches non reliées au combat, il est peu

 probable qu'ils aient subit autant de pertes et de blessures que

les G.I. Selon certaines estimations, 1000 mercenaires auraient

peut-être péri en Irak, environ un décès chez les mercenaires

pour 4 chez les G.I.

 

Selon Mansour, un groupe irakien nommé Supporters of Truth (Sympathisants de la vérité) prétend que des hélicoptères

étatsuniens volant à basse altitude ont laissé tombé des cadavres

de mercenaires dans la rivière Diyala près de la frontière iranienne.

 Un autre groupe, Islamic Army of Iraq (l'Armée islamique d'Irak),

 « a découvert une fosse commune pour des mercenaires au

service des forces étatsuniennes […] Le groupe affirme que la

découverte de charniers pour mercenaires est devenue chose

courante en Irak […] » On ne sait pas précisément si ces derniers

 étaient des mercenaires locaux ou des combattants venus d'ailleurs.

 

De nombreux soldats de fortune sur la liste de paie de compagnies

privées ont auparavant été au service de dictateurs en Afrique

du Sud, au Chili et ailleurs. « En Irak, les firmes privées de

sécurité, qui forment le deuxième grand élément constitutif de

 la « coalition des pays disposés » (coalition of the willing),

pigent dans des bassins de combattants qualifiés. On estime

que presque 70 pour cent d'entre eux proviennent du Salvador »,

écrit Noam Chomsky dans son livre « Les États manqués »

(Fayard). « Les tueurs qualifiés de l'appareil de terrorisme

 d'État dirigé par Reagan peuvent gagner de meilleurs salaires

en perpétuant leur art en Irak qu'en demeurant dans ce qu'il

 reste de leur société. »

 

D'autres mercenaires ont été recrutés au sein même de la population

irakienne. Dans son livre Rulers and Ruled in the U.S. Empire

(Clarity Press), le sociologue James Petras écrit : « L'emploi de

mercenaires locaux crée l'illusion que Washington remet

 graduellement le pouvoir au régime fantoche local. Cela

donne l'impression que ce régime fantoche est capable de

gouverner et propage le mythe voulant qu'il existe une armée

 locale stable et fiable. La présence de ces mercenaires locaux

 crée le mythe selon lequel le conflit interne est une guerre

civile au lieu d'une lutte de libération nationale contre un

 pouvoir colonial.

 

L'auteur ajoute que « l'échec de la politique étatsunienne

 préconisant l'utilisation des mercenaires irakiens pour vaincre

 la résistance se voit dans l'escalade des forces militaires de

combat des États-Unis au printemps 2007, 5 ans après une

 guerre coloniale : de 140 000 à 170 000 troupes, sans compter

la présence de quelque 100 000 mercenaires d'entreprises

étatsuniennes comme Blackwater ». Il affirme que la force

mercenaire irakienne est en proie à de hauts niveaux de désertion.

 

Dans The Sorrows of the Empire "(Metropolitan/Owl),

Chalmers Johnson écrit : « On assume que le recours à

des contractant privés est plus rentable, mais même cela

est discutable lorsque les contrats ne vont qu'à des compagnies

qui ont de bonnes relations et que l'appel d'offre n'est pas

particulièrement compétitif. » Blackwater Security a obtenu

un contrat de 27 millions de dollars sans appel d'offre de la

part du lieutenant Paul Bremer III, le directeur de l'autorité

provisoire de la coalition en 2003. Selon Joseph Stiglitz dans

 Une guerre à 3000 milliards de dollars (Fayard), le montant

a augmenté à 100 millions de dollars un an plus tard et, en 2007,

Blackwater détenait un contrat de 1,2 milliards de dollars pour

l'Irak, où 845 contractants privés en sécurité étaient embauchés.

 

Stiglitz note qu'en 2007 les gardiens de sécurité privés travaillant

 pour des firmes comme Blackwater et Dyncorp gagnaient jusqu'à

1222 dollars par jour ou 445 000 dollars par an. Par comparaison,

 un sergent de l'armée gagnait entre 140 et 190 dollars par jour

en paie et prestations, pour un total de 51 100 à 69 350 dollars par an.

 

Puisque ce sont les contribuables étatsuniens qui souscrivent les

chèques de paie des « soldats privés », où sont les économies?

C'est l'argent provenant des poches des contribuables qui a fait

la grandeur de ces armées de l'ombre.

 

Dans son succès de librairie Blackwater: The Rise of The World's

 Most Powerful Mercenary Army (Nation Books), le reporter

Jeremy Scahill écrit : « Son installation de sept mille acres à

 Moyock, N.C., est devenue le centre militaire privé le plus

 sophistiqué de la planète, car l'entreprise possède l'une des plus

 grandes réserves privées d'armes lourdes au monde. Il s'agit d'un

 grand centre d'entraînement à la fois pour les forces militaires et

les forces de sécurité locales et fédérales des États-Unis, et les

 forces étrangères et les particuliers […] On y développe des

 dirigeables de surveillance ainsi que des bandes d'atterrissage

privées pour sa flotte d'aéronefs, laquelle comprend des hélicoptères

de combat. » Les représentants de la société affirme avoir

 entraîné chaque année environ 35 000 militaires et « agents

de la force publique ».

 

L'idée d'externaliser la plupart du travail du Pentagone, des

corvées de cuisine au camionnage en zone de guerre, est venue

en grande partie du secrétaire à la Défense Dick Cheney au début

des années 1990, lorsque le Congrès lui a confié la tâche de

réduire les dépenses du Pentagone après l'apaisement de la

 guerre froide. Puis, après avoir quitté son poste à la Défense

pour devenir PDG chez Halliburton, Cheney a aussi géré l'emploi

de contractants pour appuyer l'armée engagée en ex-Yougoslavie.

Comme le rappelle Pratap Chatterjee dans Halliburton's

Army (Nation Books), « [d]ans l'opération Tempête du désert

en 2001 (sic 1991), environ une personne sur cent sur le champ

de bataille irakien était contractant, alors qu'aujourd'hui, pour

l'opération Liberté immuable, leur nombre est pratiquement égal

à celui du personnel militaire ».

 

Et puisque les mercenaires peuvent travailler en civil, ils sont

utiles au Pentagone quand il cherche à instaurer une présence

militaire dans un pays sans trop attirer l'attention. Comme l'écrit

Scahill, « au lieu d'envoyer des bataillons de l'armée active

étatsunienne en Azerbaïdjan, le Pentagone a déployé des

« contractants civils » de Blackwater et d'autres firmes pour

mettre sur pied une opération servant deux objectifs : protéger

la nouvelle exploitation rentable de gaz et de pétrole dans une

 région historiquement dominée par la Russie et l'Iran et

 possiblement mettre en place une importante base d'opérations

avancée pour une attaque contre l'Iran.

 

Scahill affirme que « [l]'opposition nationale aux guerres

d'agression réduit le nombre de volontaires prêts à servir dans

les forces armées, ce qui a toujours calmé l'ardeur guerrière

ou entraîné la conscription. Parallèlement, l'opposition

internationale a compliqué la tâche qu'avait Washington de

persuader les autres gouvernements d'appuyer ses guerres et

ses occupations. Mais avec des sociétés privées de mercenaires,

cette dynamique change dramatiquement, puisque le bassin de

soldats potentiels disponibles pour une administration agressive

 n'est limité que par le nombre d'hommes sur la surface du globe

 prêts à tuer pour de l'argent. Grâce à l'aide des mercenaires, on

n'a pas besoin de conscription, ni même du soutien de sa propre

population pour mener des guerres d'agression, pas plus que d'une

coalition de pays « disposés » à vous aider. Si Washington n'a

pas suffisamment de personnel dans ses forces nationales pour

une invasion ou une occupation, les firmes de mercenaires

offrent une alternative privatisée, incluant la base de données

de 21 000 contractants de Blackwater […] Si les gouvernements

étrangers ne participent pas, on peut toujours acheter des soldats

étrangers ».

 

En janvier 2008, le groupe de travail de l'ONU sur les mercenaires

 a décelé en Amérique latine une tendance émergente :

« Des entreprises privées de sécurité protègent des sociétés

extractives transnationales, dont les employés sont souvent

impliqués dans la répression de manifestations des communautés,

 des organisations environnementales ou de protection des

droits humains dans les zones où opèrent ces sociétés. »

Pour sa part, le ministre sud-africain de la Défense, Mosiuoa

Lekota, a qualifié les mercenaires de « fléau des régions pauvres

du monde, particulièrement de l'Afrique. Ce sont des tueurs à

gage, ils louent leurs compétences au plus offrant. Quiconque a

de l'argent peut engager ces être humains et les transformer

en machines à tuer ou en chair à canon ».

 

Sans mâcher ses mots Ratner fait une mise en garde :

« Ces sortes de groupes militaires rappellent les chemises brunes

du parti Nazi, en fonctionnant comme mécanisme d'application

de la loi extrajudiciaire qui peut opérer en dehors de la loi et le fait.

 

Certes, les représentants des firmes de guerriers contractuels se

voient sous un jour plus noble. Lors d'un discours, le vice-président

 de Blackwater, Cofer Black, a comparé son entreprise aux

chevaliers de la Table ronde au service du roi Arthur,

en affirmant qu'ils « se concentrent sur la morale, l'éthique

 et l'intégrité. C'est important. Nous ne sommes pas des escrocs.

 Nous ne sommes pas des filous. Nous croyons en ces choses là ».

Malgré de telles affirmations, le jugement définitif sur la

performance des entreprises militaires à contrat doit venir

des populations que ces nobles chevaliers prétendent servir.

Et si ceux de Blackwater sont un exemple, ils sont détestés.


Article original en anglais : The Rise of Mercenary Armies:
A Threat to Global Security, Help White House Thwart Peace
Movement, publié le 31 août 2009.

Traduction : Julie Lévesque pour Mondialisation.ca.


Sherwood Ross a travaillé pour de grands quotidiens et des agences
de transmission, et a été directeur du mouvement des droits civiques. Il oeuvre actuellement pour le mouvement antiguerre et dirige une firme de
 relations publiques dédiée aux bonnes causes.
Vous pouvez le joindre au
sherwoodr1@yahoo.com


17/09/2009

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