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Une pharmacie dans l'eau du robinet

Une pharmacie dans l'eau du robinet

[ 02/03/10  ]

L'eau du robinet contient de nombreux résidus de molécules pharmaceutiques dans de très faibles concentrations. Ces polluants émergents sont l'objet de nombreuses recherches pour établir leur toxicité.

Il y en a partout. Heureusement dans de très faibles concentrations. » Le professeur Yves Levi, toxicologue à l'université Paris-XI, n'hésite pas à parler d'un sujet tabou dans le monde de la santé publique hexagonale : la présence de résidus pharmaceutiques dans l'eau de ville. Ce thème était au coeur du symposium qui vient de réunir à Berlin les spécialistes européens d'une nouvelle discipline : l'étude des polluants émergents dans les réseaux d'eau potable.

Un sujet préoccupe particulièrement ces experts : les perturbateurs endocriniens d'origine chimique ou pharmaceutique. Certains de ces micropolluants ont une action avérée sur des mécanismes hormonaux humains ou animaux. C'est le cas des antibiotiques, qu'on retrouve dans les eaux usées à des dosages très faibles (entre le nanogramme et le microgramme par litre). «  La majorité provient de la consommation de médicaments dans le cadre familial », précise Yves Levi.

En fait, les médicaments sont très mal absorbés par l'organisme. Quand on suit une antibiothérapie, seulement 10 % du principe actif est réellement fixé dans le corps. Le reste part dans les toilettes. Utilisés pour enrayer les infections bactériennes, les antibiotiques sont aussi massivement utilisés pour augmenter la vitesse de croissance des animaux d'élevage (entre 3 et 7 %).

D'autres substances actives sont dispersées dans la nature. « Nous avons relevé une concentration élevée de diclofénac dans les rivières suisses », rapporte Hansruedi Siegrist, chercheur au Centre de recherche fédéral suisse sur l'eau (Eawag). Les composés issus des patchs anticontraceptifs, soupçonnés de provoquer des changements de sexe chez les poissons, sont eux très présents dans les rejets des stations d'épuration. « La plupart de ces composés se dégradent naturellement au cours du temps », rassure Hansruedi Siegrist.

Durcir la réglementation

Faut-il s'inquiéter de ces résultats ? Pour de nombreux experts, « un durcissement de la réglementation est inévitable ». En pratique, la mesure du risque à long terme d'une exposition régulière à de très faibles concentrations de produits est complexe et fait l'objet de nombreuses controverses. L'analyse des multiples combinaisons possibles est encore plus délicate. « Plus de 2.500 substances chimiques sont approuvées en tant que médicaments en Allemagne. Il faut faire des études complémentaires », remarque Hermann Dieter, spécialiste des polluants organiques au ministère allemand de l'Environnement. « Il est très difficile de faire le lien avec la santé humaine. Certains poissons changent de sexe spontanément dans la nature. Il faudrait développer de nouveaux tests biologiques », complète Yves Levi. Martin Jekel, de l'université de Berlin, estime que « la consommation de médicaments va augmenter avec le vieillissement de la population et qu'il faut éliminer les composants les plus toxiques ». Selon ces experts, l'industrie pharmaceutique devrait s'atteler à l'amélioration de la métabolisation des médicaments par l'organisme.

Dans ce contexte, les industriels du traitement de l'eau se déclarent « prêts à intervenir » en faisant appel à des procédés de filtration plus performants. Chez Veolia Environnement, Michel Dutang, directeur du développement technologique, s'attend à une demande croissante d'expertise scientifique émanant des services publics en charge de la surveillance des eaux potables. « Notre métier devient de plus en plus technologique », résume-t-il.

Pour assurer ses arrières, le groupe français a signé des accords avec des centres de recherche spécialisés des grandes métropoles comme Berlin. La plupart du temps, ces partenariats public-privé sont un préalable à la signature de contrats de traitement des eaux. « Chaque centre comprend une trentaine de personnes et coûte entre 5 et 6 millions d'euros par an », indique Michel Dutang, qui croit dur comme fer que la science et l'économie sont faits pour s'entendre. Une philosophie qui lui a peut-être valu sa récente nomination au Haut Conseil de la science et de la technologie (HCST) rattaché au Premier ministre.

ALAIN PEREZ, Les Echos

Les principaux produits sous surveillance
Les analgésiques et anti-inflammatoires (diclofenac, ibuprofène, paracétamol, naproxène...) ; les antibiotiques (ofloxacine, ampicilline, ciprofloxacine, sulfachloropyridazine) ; les régulateurs lipidiques (bézafibrate, gemfibrozil) ; les antiépileptiques (carbamazépine, primidone) ; les bêtabloquants (métoprolol, propranolol) ; les hormones naturelles ou synthétiques (estradiol, ethinylestradiol).


07/03/2010

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