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Un masque rendu à la Tanzanie, et puis ?

Un masque rendu à la Tanzanie, et puis ?INTERTITRES 

 

le blog de Cikuru Batumike

http://intertitres.blogs.courrierinternational.com/archive/2010/05/30/un-masque-rendu-a-la-tanzanie-et-puis.html#more

ekonda.jpgUne cérémonie officialisant "le don d'un masque" par le musée Barbier-Mueller au musée national de Dar Es Salaam avait eu lieu en mai à Paris, sous l’égide du Conseil international des musées (ICOM). En effet, le musée Barbier-Mueller, qui possède une importante collection d'arts premiers, remettait un masque Makonde à la Tanzanie. Un masque acheté en 1985 par le Musée genevois, sans savoir qu'il avait été volé un an plus tôt au musée national de Tanzanie à Dar Es Salaam. Cette cérémonie traduisait une situation, toujours d'actualité, du trafic des pièces traditionnelles africaines. En effet, La question est constamment posée dans des rencontres consacrées au commerce illégal des biens culturels traditionnels africains. Des expositions évoquent cette dépossession opérée par des spéculateurs et collectionneurs certes passionnés, mais sans scrupules. Le point.


barbiermueller.jpgMaintes fois, la problématique du commerce illégal d'objets d'art traditionnels africains volés se trouve au centre des débats tenus à l'occasion de quelque exposition tenue aussi bien en Afrique qu'en dehors du continent. Il s'y enregistre des échos sensibilisateurs autour d'une question d'éthique dont les solutions appropriées tardent sciemment à être trouvées.

État actuel des lieux

On le sait, le pillage de ce qu'on appelle communément biens culturels africains concerne, en principe, l'art traditionnel en tant que valeur d'usage fondée sur des rapports avec le sacré, en particulier le symbolique. Ce vol procède du non respect de la réglementation internationale en vigueur. En effet, comment expliquer que certains pays européens hésitent à se mettre au diapason du Droit international pour ratifier les Conventions consécutives à la protection de ces biens? En théorie, l'UNESCO formulait en 1970 des règles de base à cette protection. Les co-signataires s'engageant à empêcher la poursuite, par l'exportation, l'importation et le transfert isolé de ces objets, afin de préserver l'héritage culturel commun de l'humanité. Dans la pratique, en 1995, la convention dite "Unidroit", d'application directe, donnait dans ses grandes lignes, les conditions sous lesquelles tout objet volé ou exporté illicitement devait être restitué à un État, un musée ou tout collectionneur en mesure de faire valoir ses droits (avec possibilité d'indemnisation du possesseur de bonne foi).

Art comme symbole

En fait, si les pièces traditionnelles d'Afrique dépaysées à travers l'espace et au fil des siècles ont à ce point attisé de convoitise, c'est qu'elles procurent des revenus significatifs. Objets archéologiques ou ethnologiques, elles proviennent des fouilles illégales ou des opérations des touristes en mal de collections, au détriment des pays économiquement faibles. Elles sont la fixation de quelques touristes qui parviennent à corrompre des autochtones dans le besoin. Exit toute signification liée à la valeur symbolique de l'oeuvre que le "nouvel acquéreur" traite à sa guise. Des masques et "fétiches" procurent le bonheur des collectionneurs privés quand ils ne sont, tout simplement mélangés aux pièces de l'art contemporain, alignées, elles, dans des vitrines organisées des musées publics européens. Il reste vrai que les "symboles" culturels pillés et placés en dehors de leur contexte environnemental perdent de leur valeur et deviennent de simples "objets" dès qu'ils sont la propriété de quelques marchands opportunistes. Ces dernières années, ce commerce a progressé dans des proportions inquiétantes. Des critiques osent prôner la nécessité de voir "l'Afrique libérer l'horizon et inventer un art aux quêtes nouvelles: un art qui ne se fige pas..." Une démarche susceptible de fragiliser les traditions africaines et de confirmer le mépris qu'a eu de la civilisation du monde noir, dans le passé, le colonisateur et autres observateurs intéressés. Rappelons-nous la tristement célèbre phrase de Pablo Picasso: "L'art nègre? Connais pas!" Il venait à peine de rassembler les éléments d'une nouvelle esthétique très influencée par l'art d'Afrique noire dans les Demoiselles d'Avignon peint en 1907... Il y a eu d'autres considérations de la même veine pour ignorer tout de la vitalité culturelle africaine. Le problème n'est pas prêt à trouver de solution. De passage dernièrement en Suisse, Sa Majesté le Roi de Gan du Burkina Faso en soulignait la complexité: "Alors que c'était autrefois des colonisateurs qui volaient les objets des lieux saints, ce sont aujourd'hui des groupes isolés et des personnes individuelles qui s'enrichissent avec le produit de ces vols..."

Art comme échange

En dehors de ces considérations, il est prioritaire de faire la différence entre ces rares biens traditionnels qui restent l'apanage de quelques commerçants privilégiés et l'art dit contemporain qu'on retrouve aussi bien sur les marchés publics de Dakar, Kinshasa, Lomé, Abidjan et autres Ouagadougou. En effet, l'art contemporain garde une valeur d'échange, en rapport avec d'autres critères esthétiques universels. On l'a vu récemment avec les incessantes expositions de l'artiste Ousmane Sow à Paris, au Musée des beaux-arts de la Chaux-de-Fonds (Suisse). On le voit sur les marchés de l'art et on l'admirera longtemps encore dans des expositions temporaires ou permanentes organisées de par le monde. A propos, le Musée Quai Branly regroupe depuis 2004, à Paris, les collections non européennes du Musée de l'Homme et celles du Musée national des arts d'Afrique et d'Océanie. Il faudra bien admettre que ces manifestations se justifient dans le cadre de la circulation des cultures entre Nations. Assurément, elles profitent aux Africains et font revivre leur identité culturelle au grand public. Cela suppose la collecte sur le terrain, de témoins matériels nécessaires nouveaux, voire la simple copie des oeuvres anciennes.

Perspectives futuristes

Des interventions notées au cours des débats antérieurs sur la problématique de trafic des biens culturels traditionnels, il y a la nécessité de voir l'Afrique trouver la solution à l'érosion de son patrimoine. Il est vrai que des avancées sont faites par quelques États qui essaient de parer à toute éventualité de trafic. Mais le problème de fond reste qu'en Afrique, il y a peu de conservateurs formés dans le patrimoine. Des experts qualifiés sur les plans de l'administration, de la gestion, de leur compétence scientifique, de leur connaissance du symbole et de la qualité esthétique des oeuvres dont il est question ici. N'importe quelle personne "parachutée" s'improvise conservateur. Or donc, une pièce d'art traditionnelle, ça se restaure par un connaisseur capable d'en saisir la fonction primaire: faire revivre la mémoire d'une communauté.



31/05/2010

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