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Timisoara, un emballement médiatique

Timisoara, un emballement médiatique

Paru le Mercredi 16 Décembre 2009 Le Courrier
   ISOLDA AGAZZI    

International ROUMANIE - Il y a vingt ans, la découverte des «charniers» de Timisoara précipitait la chute de Ceausescu. Les journalistes ont évoqué quatre mille, voire soixante mille, morts, alors qu'il y en avait une centaine.
Décembre 1989: la semaine avant Noël le monde assistait, abasourdi, à la première révolution en direct de l'histoire de la télévision. Depuis la chute du mur de Berlin, un mois plus tôt, les régimes communistes d'Europe de l'Est s'effondraient les uns après les autres comme des châteaux de cartes. Pacifiquement. Seul Nicolae Ceausescu, le dictateur roumain, résistait encore. Mais il était écrit que la fin du «Dracula des Carpates» se ferait dans le sang. Mieux, dans un bain de sang largement exagéré, auquel les médias ont contribué à donner un écho planétaire. Le «massacre de Timisoara», perpétré le 17 décembre, a mis le feu aux poudres. Quatre mille victimes? dix mille victimes? soixante mille victimes? Pour mater la révolte populaire, Ceausescu aurait donné libre cours à sa barbarie légendaire. Ce n'est qu'un mois plus tard qu'on découvrira que les victimes étaient moins d'une centaine. Entre-temps, Ceausescu aura été exécuté, le jour de Noël, et Ion Iliescu et les hommes de la Securitate, les services secrets, auront pris le pouvoir.


Des images télé qui défilent en boucle

Timisoara est une ville périphérique de Roumanie, anciennement en territoire hongrois. La Securitate avait décidé d'en expulser Lazlo Tokes, un pasteur protestant hongrois très charismatique, qui bénéficiait de l'appui indéfectible de ses paroissiens. Après qu'il les eut appelés à se rassembler pour empêcher son expulsion, les autorités ont pris peur et ont essayé de négocier une alternative. Mais le mouvement de révolte était lancé et la machine médiatique s'est emballée.
Marc Semo, envoyé spécial de Libération, a été l'un des tout premiers journalistes à arriver sur place, le 22 décembre. «Depuis des jours, toutes les radios, les journalistes hongrois, yougoslaves et le consul yougoslave parlaient de milliers de morts, nous raconte-t-il. Dès qu'on arrive en ville, on nous amène à l'opéra – occupé depuis le 18 décembre et quartier général de la révolte – pour convier la solidarité du monde libre. On nous montre ensuite le cimetière des pauvres, où les corps étaient déterrés. Ils paraissaient très frais et n'étaient pas déchiquetés par les balles. J'ai envoyé un article à ma rédaction où j'ai raconté la triste scène de Timisoara, les victimes et la découverte du petit charnier avec quinze corps, dont on n'était même pas sûr qu'ils remontaient aux derniers événements.»
Mais, à 20 heures, la centrale téléphonique de Timisoara est occupée par les parachutistes et toute communication avec l'extérieur devient impossible. «Alors que le 22 décembre personne n'était encore entré à Timisoara, La Cinq et TF1 commencent à passer en boucle les images de ces corps, en plan serré, et le texte relayant les rumeurs venues de Hongrie, qui faisaient état de charniers avec quatre mille six cent trente morts exactement – je ne sais pas d'où ce chiffre est sorti!» s'exclame Marc Semo.


Consensus sur les faits

L'AFP reprend aussi les déclarations du consul yougoslave. L'effet conjugué de ces images en plan serré et des rumeurs précédentes corroboraient l'image de Nicolae Ceausescu comme le «Dracula des Carpates».
Les agences, qui avaient entendu l'histoire du charnier avec des milliers de morts, n'arrivent pas à joindre Marc Semo. «Mon rédacteur en chef de l'époque, qui avait été à Sabra et Chatila, reprend le début de mon article et fait comme si j'étais au milieu des morts, continue-t-il. Quand je l'ai appris, deux ou trois jours plus tard, je n'étais pas très content. Le buzz a très bien marché! Je suis devenu, malgré moi, le symbole du journaliste sur le terrain qui vérifie, face à des rédactions parisiennes qui s'embourbent.»
Pour Pierre Hazan, professeur de journalisme et de relations internationales, «dans un monde où l'info va très vite, il y a un récit dominant qui émerge rapidement. Un consensus informel se crée sur les événements et les médias ont tendance à vouloir y participer. Dans le cas d'espèce, un consensus était en train d'émerger sur l'enchaînement des faits et il fallait apporter un correctif à l'article de l'envoyé spécial, sous sa plume.»
Quelques mois plus tard, Libération publie une grande enquête sur ce qui s'est réellement passé à Timisoara et une autocritique sur cette «manipulation inepte». I



article

Manipulation ou logique de la rumeur?

   isolda agazzi    

Dans Un mensonge gros comme le siècle: Roumanie, histoire d'une manipulation1, Michel Castex affirme que toute la révolution roumaine était une grosse mise en scène, un coup d'Etat à l'intérieur du parti pour se débarrasser de Ceausescu, en soufflant sur la vague du mécontentement populaire. La vérité est qu'à ce jour on ne sait toujours pas si le soulèvement était spontané, si c'était un coup d'Etat monté de l'intérieur, ou s'il avait bénéficié de l'aide de services secrets étrangers.
L'une des thèses affirme qu'il fallait dramatiser au maximum les événements de Timisoara pour que le reste de la Roumanie se soulève. «Pourquoi s'est-on laissé prendre par les chiffres? se demande André Liebich, professeur à l'HEID. On a vu les cadavres: certains venaient de la morgue, ils étaient morts depuis un bon moment, mais ils étaient présentés comme des victimes fraîches. Pour cela il faut une complicité des autorités, et on peut se demander à quel niveau. Vu ce qui est arrivé une semaine plus tard à Bucarest [la chute de Ceausescu], on pense que ça pouvait émaner de Ion Iliescu et de sa faction, des gorbatchéviens qui jouissaient de l'appui du chef du Kremlin. Ils n'aimaient pas du tout Ceausescu et lui étaient plus hostiles qu'à Reagan.»
Pour ce spécialiste de l'Europe de l'Est, il y avait une mise en scène qui aurait pu tourner court. «C'était un jeu très dangereux. Jusqu'au dernier moment, on ne savait pas qui était avec Ceausescu et qui contre. Même les officiers qui l'accompagnaient dans sa fuite sont passés à l'opposition et l'ont trahi.»
Concernant le nombre de cadavres, l'universitaire estime que «ce sont les journalistes qui donnent les chiffres». Or, il n'y avait presque pas de journalistes étrangers. Ceux qui couvraient les événements roumains venaient des pays voisins – Yougoslavie, Hongrie – ou étaient des locaux qui appelaient le cousin à Budapest pour lui dire ce qui se passait. «Ces journalistes-là répandaient des chiffres élevés, continue André Liebich. C'est une question de marketing: faire un communiqué pour dire qu'il y a quatre cents morts, ce n'est pas aussi intéressant que de dire qu'il y en a quatre mille. Les envoyés spéciaux français devaient 'ramer' contre des journalistes plus proches qui prétendaient tout comprendre.»
Marc Semo ne croit pas à la thèse de la manipulation. «Je suis très sceptique. Il n'y avait aucun plan, aucun complot, juste la logique de la rumeur, affirme-t-il. Dans la guerre, le rôle de la rumeur est de faire croire ce qu'on veut. On était dans les exagérations qui ont entouré les dernières années de la dictature minable de Ceausescu.» En Occident, on décrivait la Roumanie comme étant presque pire que la Corée du Nord. Pourtant, «Ceausescu ne tuait pas beaucoup, voire pas du tout», mais comme tout le monde était dans le fantasme du «Dracula des Carpates», on a même parlé de soixante mille morts à Timisoara. Le bruit venait des Roumains et des rares témoins interrogés. «Ce n'est qu'après qu'on a vu le degré de fiabilité des témoignages! s'exclame Semo. Le journaliste de l'AFP, qui couvrait les événements depuis Belgrade, prenait le consul comme une émanation de la vérité. L'emballement médiatique a fonctionné comme ça, c'est de l'ordre du fantasme plus que du complot.» «Ion Iliescu affirmait qu'il y avait soixante mille morts à Timisoara et les journalistes ont dérapé», explique pour sa part Mirel Bran, un étudiant roumain de l'époque, devenu aujourd'hui journaliste, «on disait au cameraman de France Télévisions de chercher les soixante mille morts. Il a dit qu'il n'y en avait pas. On lui a répondu de chercher encore. Au même moment, l'AFP venait de sortir une dépêche qui parlait de soixante mille morts».
Selon lui, «la fuite en avant des médias est l'un des risques auxquels on s'expose de plus en plus. La chute de Ceausescu était inéluctable. Le mouvement spontané a été récupéré par la Securitate. Mais les gens qui ont pris le pouvoir – Ion Iliescu entouré d'une équipe d'anciens du parti et de la Securitate – n'avaient aucun appétit pour la démocratie. Ils voulaient construire un socialisme plus ouvert, plus humain, mais leur idéologie restait communiste.» Et, pour se légitimer, ils ont mis en scène une prétendue révolution.
«A ce jour, on ne sait toujours pas qui a tiré, on parle même de terroristes arabes, poursuit Mirel Bran. On sait seulement que la chute de Ceausescu a fait plus de mille morts dans toute la Roumanie.»
L'invention du faux charnier de Timisoara est, avec les manipulations de la guerre d'Irak, l'une des principales tromperies depuis l'invention de la télévision. Dans «La tyrannie de la communication», Ignacio Ramonet, ancien directeur du Monde diplomatique, se demande si on peut encore faire confiance aux médias, toujours plus avides de sensationnel et dont la vocation de fournir une information critique paraît ne plus pouvoir résister à l'attrait de l'événement en direct. IAI



16/12/2009

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