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Solidarité internationale: gigantesque procès politique contre le peuple kurde

Solidarité internationale: gigantesque procès politique contre le peuple kurde

Carlo Sommaruga, conseiller national (GE)

Depuis le 18 octobre 2010 à Diyarbakir en Turquie, 151 femmes et hommes se retrouvent dans le box des accusés d’une gigantesque, luxueuse et flambant neuve salle d’audience d’un palais de justice de province particulièrement déglingué. Ce sont des élus locaux en fonction - comme Osman Baydemir, le très populaire maire de Diyarbakir - d’anciens maires ou députés, des avocats, des défenseurs des droits de l’homme, des syndicalistes, des féministes, des fonctionnaires, des retraités parmi lesquels un militaire ou de simples militants. Femmes ou hommes, jeunes ou âgés, les accusés sont des citoyennes et des citoyens qui se sont engagés pour la reconnaissance des droits du peuple kurde et l’affirmation de son identité culturelle.

Nombre d’entre eux ont déjà connu la prison et, pour certains, la torture. À leur côté, plus de 300 avocats. Une majorité de Kurdes. Mais aussi des ténors de la défense des droits de l’homme de toute la Turquie. Dans le public, les familles des détenus ont laissé la place aux délégations étrangères venues observer le déroulement du procès et apporter leur solidarité à toutes celles et tous ceux qui subissent la répression de l’Etat turc. Il y a des délégations de Suède, d’Allemagne, d’Italie, de Grande-Bretagne, de Suisse. Pour ce qui est des Suisses, j’ai retrouvé à mes côtés des représentants d’autres forces politiques de gauche, de la Schweizerisch-Kurdischen Gemeinschaft Basel, d’ONG porteuses de projets de solidarité, d’anciens réfugiés et de simples citoyens suisses soucieux du respect des droits humains.

Il s’agit d’un procès de masse, comme on en a plus vu depuis les purges staliniennes. Plus important procès qu’ait connu la Turquie moderne, ce procès durera des semaines. Mais c’est surtout un procès politique qui vise à briser toute forme d’organisation de la société civile kurde. L’objectif est d’annihiler d’une part les structures du BDP, le Parti de la paix et de la démocratie - parti kurde qui a remplacé le DTP interdit il y a plus d’une année, lequel avait déjà remplacé le DEHAP, également interdit - et d’autre part celles des mouvements sociaux tels que ceux des femmes, des travailleurs, de défense des droits de l’homme ou encore de soutien des familles des détenus ou des disparus. Ces 151 inculpés, pour la plupart détenus depuis 18 mois, ne sont qu’une partie des 1’700 membres ou sympathisants du BDP arrêtés à la suite du massif succès du parti aux élections municipales du 29 mars 2009. Le BDP avait gagné les élections avec des taux de 65% à 80% dans la région kurde et le nombre de municipalités remportées parle BDP est passé de 55 à 99.

Ce procès est un monstre judiciaire. L’acte d’accusation de plus de 7’500 pages, fondé sur des écoutes téléphoniques illégales et des témoignages secrets, a été remis aux inculpés et avocats seulement soixante jours avant l’audience. Les règles de procédure ne respectent pas les standards minima de la Cour européenne des droits de l’homme (CEDH) à laquelle la Turquie s’est pourtant soumise. Malgré une demande fondée sur les dispositions des conventions internationales auxquelles est aussi soumise la Turquie, sur la CEDH et sur une interprétation conforme possible des dispositions de droit interne, il a été refusé aux inculpés de se défendre en langue kurde. La parole leur est coupée à chaque intervention en kurde. Tout est mis en oeuvre pour que le procès aboutisse à l’issue attendue par le pouvoir : une condamnation pour terrorisme de tous les représentants légitimement élus et des cadres du peuple kurde alors qu’aucun des inculpés n’a jamais incité à la violence et n’a jamais fait usage de violence, et qu’aucune arme ou autre matériel de guerre n’a été retrouvé chez eux.

Ce procès est également une aberration politique. Alors que le BDP, par ses dirigeants, son groupe parlementaire, ses maires et l’ensemble des militants des organisations affiliées, cherche à consolider la société civile et l’espace démocratique dans le but d’un dialogue avec le gouvernement afin de sortir enfin de la logique de l’affrontement militaire, le pouvoir d’Ankara tente de refermer les espaces politiques et de laisser le peuple kurde orphelin de toute direction politique et sociale. Cela n’aura qu’une conséquence, celle de faire monter la colère de la jeunesse et le ressentiment de tout un peuple et de renvoyer les forces vives du peuple kurde vers la lutte armée. Or, cette logique est sans issue et pleine de souffrance tant pour l’Etat turc que pour le peuple kurde. Mais politiquement le gouvernement pourra se prévaloir de cette guérilla pour refuser de démocratiser la société turque et refuser de donner aux Kurdes le droit de vivre et s’organiser en paix.

Il reste toutefois une possibilité au pouvoir turc de redonner un espoir à la paix et de rendre sa dignité au peuple kurde. Que le tribunal prononce un non-lieu pour l’ensemble des 151 inculpés.

 



26/10/2010

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