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Samir est seul dans l’immeuble qui tient plus du squat que de la résidence universitaire

Par Delphine Mattieussent Envoyée spéciale à Bir Zeit (Cisjordanie)

Un décret israélien durcit les conditions de résidence, menaçant d’expulsion plusieurs milliers de Palestiniens.

 Des enfants palestiniens manifestent contre le blocus de Gaza par Israël au point de passage d’Erez le 14 mars 2010. (AFP Mahmud Hams)

Samir est seul dans l’immeuble qui tient plus du squat que de la résidence universitaire. Les autres étudiants passent leur week-end en famille. Lui, n’a nulle part où aller. Frissonnant dans les courants d’air qui s’infiltrent par les fenêtres cassées, il raconte, en demandant que son nom ne soit pas publié, comment, en janvier 2006, un permis de transit de six heures délivré par Israël lui a permis de quitter Gaza et de rejoindre l’université de Bir Zeit, près de Ramallah. Un aller sans retour. Depuis, il est de facto assigné à résidence. Impossible de se risquer à passer les check-points aux abords de la ville palestinienne : les autorités israéliennes le considèrent en situation illégale et il risque de se faire reconduire immédiatement dans la bande de Gaza.

Depuis le début de la deuxième Intifada, en 2000, Israël interdit aux Palestiniens originaires de Gaza de séjourner en Cisjordanie pour des « raisons sécuritaires ». Des restrictions renforcées depuis la prise de pouvoir du Hamas à Gaza en juin 2007 et le blocus du territoire par Israël. Selon le bureau palestinien des Affaires civiles, 25 000 habitants de Cisjordanie sont menacés de retour forcé, que leur carte d’identité indique une adresse dans la bande de Gaza ou qu’ils soient nés dans l’enclave. Obligés d’éviter les check-points, ils s’abstiennent de se déplacer de plus de quelques kilomètres de leur lieu de résidence et peuvent difficilement chercher du travail ou voir leur famille.

« Maftoul ». « Le plus beau jour de ma vie, c’était fin novembre, pendant la fête de l’Aïd el-Kébir, lorsque ma mère a ouvert la porte de ma chambre. Elle avait réussi à passer en Cisjordanie. Je ne l’avais pas vue depuis presque quatre ans », raconte Samir, âgé de 22 ans, en dernière année de licence de réalisation cinématographique. « Pendant quelques instants, on est restés à se regarder sans pouvoir rien dire. Et puis on s’est embrassés et on a pleuré. Elle est restée dix jours. Elle m’a fait du maftoul (couscous traditionnel palestinien, ndlr) et de la soupe aux épinards comme elle faisait à Gaza », se souvient-il, les yeux brillants.

Depuis quelques jours, Israël a encore durci l’arsenal de mesures visant les Palestiniens de Gaza résidant en Cisjordanie. Un décret militaire, entré en vigueur mardi, les qualifie maintenant d’« infiltrés ». Jusque-là, la politique d’expulsion n’était pas appliquée de façon systématique en raison notamment des possibilités de recours devant des tribunaux civils. Les dossiers des personnes ciblées sont désormais soumis à la juridiction de tribunaux militaires : elles sont susceptibles d’être expulsées immédiatement vers le pays ou la région d’où elles sont venues « illégalement ». ( !!!) Elles sont en outre passibles d’une peine de prison de sept ans et d’une amende de 7 500 shekels (1 500 euros). Le décret vise aussi les Palestiniens nés en Cisjordanie qui ont perdu leur statut de résident à la suite, notamment, de séjours à l’étranger.

« Avec ce décret, Israël durcit ses restrictions déjà en vigueur. La véritable nouveauté c’est la menace d’emprisonnement. Les Palestiniens originaires de Gaza avaient déjà peur de se déplacer en Cisjordanie pour travailler, étudier ou voir leur famille. Ils sont maintenant terrifiés à la simple idée de sortir de chez eux », explique Sari Bashi, directrice de Gisha, une ONG israélienne spécialisée dans la défense de la liberté de circulation des Palestiniens.

Selon Gisha et d’autres organisations opposées à l’occupation israélienne en Cisjordanie, l’ordre militaire pourrait se traduire par l’expulsion de dizaines de milliers de Palestiniens. « C’est un signal à tous les soldats israéliens postés en Cisjordanie que la politique d’expulsion, qui était déjà en vigueur mais pas toujours appliquée, doit maintenant l’être à la lettre. Sous des prétextes sécuritaires, Israël mène une politique de conquête territoriale visant à pousser les Palestiniens à quitter la Cisjordanie », estime Sari Bashi. Des accusations rejetées en bloc par l’armée israélienne, qui a démenti avoir l’intention de procéder à des expulsions massives et affirme que le décret « touchera très peu de gens ».

« Avenir ». Les nouvelles mesures israéliennes n’ont pas entamé la détermination de Samir. « La prison de Ramallah est quand même un peu plus ouverte que celle de Gaza. Au moins, ici, malgré les difficultés, j’étudie le cinéma, j’arrive même parfois à travailler. J’ai l’impression de me construire un avenir », confie le jeune homme, qui rêve de devenir réalisateur. Il envoie régulièrement à sa famille de l’argent, qu’il gagne principalement en donnant des cours d’arabe aux expatriés de Ramallah. Il réussit même parfois à décrocher du travail sur un tournage. « Il y a quelques mois, on m’a proposé du travail, bien payé, sur un documentaire à Bethléem. J’ai pris le risque de me faire arrêter au check-point et reconduire à Gaza. Je voulais absolument envoyer de l’argent à ma famille, qui a tout perdu pendant l’offensive israélienne de l’année dernière », raconte-t-il.

Malgré sa nostalgie, Samir n’a pas l’intention de retourner à Gaza : « Gaza n’est qu’à 70 kilomètres de Ramallah, mais ce n’est pas la distance qui compte. Quand j’y pense, pour moi, Gaza c’est plus loin que l’Amérique. »



18/04/2010

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