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Ressources naturelles d'Amérique latine et des Caraïbes

Ressources naturelles d'Amérique latine et des Caraïbes
Le dernier piège de la Banque Mondiale

 

   
Raúl Zibechi

Traduit par Estelle & Carlos Debiasi
Edité par Armando García

 

Il ne sera pas simple de sortir de l’extractivisme. On n'y arrivera jamais sans un profond débat qui anticipe la confrontation indispensable avec un modèle prédateur. Ce n’est pas que le récent rapport de la Banque Mondiale (BM), "Les ressources naturelles de l’Amérique latine et des Caraïbes : au-delà de la prospérité et de la crise ?" n’apporte rien d’intéressant, mais qu'il est plutôt une plaisanterie de mauvais goût.

La diffusion du récent rapport de la Banque Mondiale (BM), "Les ressources naturelles de l’Amérique latine et des Caraïbes : au-delà de la prospérité et de la crise ?" (le 13 septembre 2010) [texte en espagnol] pourrait contribuer au débat urgent et nécessaire sur les stratégies les plus adaptées pour sortir de la pauvreté et de la dépendance, affronter les problèmes sociaux et environnementaux que l’extractivisme génère, et profiter d’une articulation favorable pour conduire le continent vers une rupture avec le néolibéralisme. Ce n’est pas que le rapport de la BM n’apporte rien d’intéressant, mais qu'il est plutôt une plaisanterie de mauvais goût. Beaucoup de gouvernements de la région, y compris les soi-disant « progressistes », paraissent cependant être d’accord avec certaines de ses conclusions les plus néfastes.

La vice-présidente de la BM pour l’Amérique latine et les Caraïbes, Pamela Cox, préface le rapport en disant que les pays de la région « sont devenus parmi les plus prospères du monde grâce à la production de métaux précieux, de sucre, de caoutchouc, de grains, de café, de cuivre et de pétrole ». Elle nie que l’exploitation des ressources naturelles ait été une malédiction pour la région, et croit, vu les prix élevés du marché, que les perspectives à court terme sont « flatteuses ». Le rapport lui-même assure que « les exportations de biens du secteur primaire ont toujours activé les économies de la région en remplissant les coffres des gouvernements », et que l’Amérique latine « peut tirer des bénéfices significatifs, étant la mine et le grenier » des économies centrales. Bien sûr, il ne prend pas en compte le fait que les bénéficiaires principaux aient été les grandes multinationales et les pays du nord -jamais les exportateurs de matières premières.

L’objectif monétariste de la BM l'amène à proposer que les « bénéfices extraordinaires » obtenus par les exportations de minerais, d’hydrocarbure et de produits agricoles -dont les prix restent très élevés sur les marchés globaux- soient utilisés pour réaliser une économie « à utiliser ensuite pour stabiliser la dépense de ces biens en temps de crise », comme le soutient le rapport signé notamment par Augusto de la Torre, économiste en chef de la banque mondiale pour l’Amérique latine et les Caraïbes. Il condamne les nationalisations des entreprises qui exploitent des ressources naturelles, et consacre une partie substantielle de ses conclusions à indiquer les chemins les plus adaptés pour « éviter ou minimiser les impacts sociaux et les conflits associés aux industries d’extraction ».

De cette façon, le principal think tank néolibéral estime que c’est précisément le prix international élevé des commodities qui permet à la région de traverser la crise mondiale avec succès -et non son éloignement croissant avec les recettes de la BM elle-même et du FMI [Front Monétaire International]. La forte dépendance des exportations de matières premières que supposent 24 % des revenus fiscaux en moyenne dans la région -avec des cas atteignant 49 %- est un sujet de profonde inquiétude. On ne discute même pas de la détérioration des termes d’échange, ni de la différenciation des exportations, de l’industrialisation et de la souveraineté alimentaire, des questions stratégiques escamotées sous la vague d’exportations de produits du secteur primaire qui surexploitent les biens communs tels que l'eau.

Ce n’est pas la première fois que la BM fait de faux pronostics, et qu’elle se lave les mains par la suite quand arrivent les résultats désastreux. Vers le milieu des années 90, la BM faisait la promotion de la privatisation des retraites arguant que le vieillissement de la population mènerait le système public à la faillite. Selon un rapport récent du quotidien El País, le Cercle d’Entrepreneurs de l’Espagne, s’appuyant sur les analyses de la BM, assurait en 1996 que le système public de retraite connaîtrait un déficit de 10 % du PIB pour l’année 2000 -quand il accumule en réalité une épargne équivalente à 6% du PIB et que les retraites privées sont au bord de la faillite (El Pais, 19/9/10). Il y a en effet, aux États-Unis, 31 États qui peuvent tomber à court d'argent pour le paiement des retraites privées, tandis qu’au Royaume-Uni celles-ci ont perdu 37 % de leur valeur.

En Amérique latine, les voix appelant à un débat de fond sur l’intensification de l’exploitation naturelle continuent à être minoritaires et -ce qui est pire- ne sont habituellement pas écoutées dans les sphères officielles. Ni même dans les gouvernements qui se proclament opposés au capitalisme. Dans la campagne électorale vénézuélienne pour le renouvellement de l’Assemblée Nationale à la date du dimanche 26 [septembre 2010], la droite a réussi à polariser le débat en posant la question de la sécurité en ville. Les diverses gauches n'arrivent cependant pas à remettre en question un modèle de développement toujours dépendant de l’exportation pétrolière -situation inchangée depuis l'arrivée d'Hugo Chavez à la présidence, en 1999.

C’est sur ce point que l’inertie rapproche les faits concrets des tricheries de la BM. Tandis que le capital mondial élabore des propositions pour approfondir le modèle, les propositions alternatives continuent à ne pas être écoutées. Elles comprennent néanmoins un vaste éventail : depuis le néo-développementisme jusqu’au sumak kawsay ou le Bien Vivre estampillé dans les constitutions de l’Équateur et de la Bolivie. L’économiste Jorge Katz, qui s’inscrit dans la première tendance, vient de dénoncer, au congrès annuel de l’Association d’Économie pour le Développement de l’Argentine, que le décile le plus riche de son pays a un revenu per capita aussi grand que le même décile dans les pays anglo-saxons -alors que la population à plus petit revenu est 20 fois plus pauvre que les couches les plus pauvres des pays développés.

L’actuelle phase du modèle néolibéral, bien que certains préfèrent parler de « post-néolibéralisme » lorsqu'il s’agit de gouvernements progressistes, ne peut que générer une polarisation économique et sociale. Dans ce cas, le progressisme interpose des politiques sociales qui ne peuvent modifier la distribution des revenus, mais qui sont liées à l’exploitation de la nature. Il ne sera pas simple de sortir de l’extractivisme. On n'y arrivera jamais sans un profond débat qui anticipe la confrontation indispensable avec un modèle prédateur. 

Source : TLAXCALA



30/09/2010

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