PerleDeDiamant

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Quête de la conscience critique

Voici un article du professeur Tariq Ramadan, datant de décembre 2004. Un article qui résume de manière très pertinente la situation des musulmans aujourd’hui. Un article sans complaisance dans un style « ramadanesque », un style et un franc parler qui ne lui valent pas que des sympathies auprès des musulmans, plus particulièrement dans les milieux « conservateurs », voire dans des milieux où l’on tente de développer une certaine doctrine – une certaines pensée – pas toujours encline à l’autocritique.

 

Défendre une certaine lecture est devenu le propre de beaucoup de musulmans – et à vrai dire, aucune  « faction » n'a le monopole dans cette récurrence malheureuse. « Chaque faction exultant de ce qu'elle détenait » (Sourate 23 v53), les sources canoniques servant beaucoup trop souvent à justifier sa lecture au détriment de la lecture globale de la religion musulmane. L'émotion prenant alors le dessus sur le débat critique, et cela sous couvert de la défense d'une certaine orthodoxie, faisant fi de la pluralité des opinions.

 

Un texte qui date de plus de six ans, mais plus que jamais d’actualité. Une analyse difficilement contestable…

 

Quête de la conscience critique

par Tariq Ramadan

 

Disons-le sans détour... la conscience critique des musulmans est en crise. Cette crise est manifeste dans de nombreux domaines, et profondément. Ce qui frappe, de prime abord, c’est cette permanente réactivité émotive qui semble emporter, puis finalement noyer, l’intelligence musulmane. On peut rejeter, adhérer ou s’engager avec une personne, une cause ou une thèse à partir du seul registre de l’émotion et des discours « victimaires » ou enflammés. En poussant l’analyse, on s’aperçoit que notre communauté ne sait plus vraiment gérer le débat interne : la culture du dialogue et de la critique a disparu.

 

On sait la différence des écoles de pensée, on sait la diversité des interprétations mais on ne les soumet plus, on ne se soumet plus, à la contradiction. On suit ceux que l’on aime mais on s’éloigne de qui nous conteste : on dit la richesse du pluralisme et l’on vit dans la pauvreté des cloisonnements sectaires. Pire, on ne sait plus ce qui est « permis » : citer un verset coranique serait la parole définitive sans que l’on ne puisse presque plus rien dire sur la pertinence d’une interprétation, d’une contextualisation, d’une mise en perspective.

 

Contester, c’est pour certains prouver « son manque de foi »...

 

L’islam est venu nous enseigner qu’il n’est pas de foi sans intelligence et nous voilà tuant l’intelligence au nom de la foi.

 

Triste temps. On entretient ainsi des modes d’adhésion très simplistes et pour tout dire extraordinairement dangereux : au bout du processus, on rencontre l’incapacité notoire de considérer positivement l’autocritique. S’engager dans la critique des musulmans, c’est faire le jeu de l’autre, de l’ennemi...

 

Pour l’être critique, il n’y a pas d’issue : soit on considère que sa foi est faible soit il est en intelligence avec l’ennemi.

 

Résultat :

 

Le non-dit permanent, la démission intellectuelle et un processus constant de non responsabilisation. C’est leur faute ! A qui donc ? Aux « non musulmans », à l’Occident, aux juifs, aux chrétiens, au Mossad, aux athées... aux « kuffar » ! Quant aux musulmans, à leur compréhension réductrice, à leurs propos extrêmes, à leurs déficiences, à leurs lâchetés, à leurs démissions... Silence... silence. Au nom de la fraternité ! Au nom de nos hypocrisies ?

 

Sens et enjeu de la diversité

 

On a tant idéalisé notre histoire. A écouter certains savants, prédicateurs ou leaders musulmans, on est tenté de penser que les premiers musulmans (as-salaf as-sâlih) autour du Prophète – paix et bénédiction sur lui – ne connaissaient que l’union dans la foi, la paix dans la fraternité, l’harmonie des intelligences... Extraordinaire époque... tant idéalisée qu’avec la bonne intention de dynamiser nos cœurs et nos intellects, on finit par faire le contraire et nous paralyser. Notre état serait tellement lamentable que nous sommes sans doute atteints d’une maladie du cœur : notre foi est malade, presque définitivement. Ils furent tant, nous sommes si peu.

 

Dans les faits, il n’en fut rien et depuis l’origine, les musulmans autour du Prophète – paix et bénédiction sur lui – ont dialogué, discuté et se sont confrontés à leurs frères et sœurs au point de se disputer.

 

Leur secret, au fond, n’était pas de penser tous de la même façon mais bien de ne pas remettre la qualité de la foi de celui avec qui ils n’étaient pas d’accord. Accepter et discuter la divergence d’opinion sans douter de la communauté de foi.

 

Un défi. C’est bien de cela aussi qu’il s’agit quand nous reconnaissons que les savants sont d’accord sur les règles essentielles (al-usûl) mais ont admis leurs désaccords sur les sujets de moindre importance (al-furû’). Dans ce domaine, ils étaient d’accord qu’ils n’étaient pas d’accord et qu’il fallait, tant que les méthodologies d’extraction des règles étaient appliquées, se respecter et protéger cette diversité.

 

Le respect et la gestion de la diversité sont au cœur des enseignements islamiques, à l’intérieur comme à l’extérieur de la communauté. Entre les écoles de droit, entre les différentes cultures, entre les différents mouvements idéologiques ou simplement associatifs, le fondement est que notre appartenance commune ne doit pas être niée à cause de nos divergences.

 

A l’échelle de l’humanité, la diversité est l’expression de la volonté du Créateur :

 

« Si Dieu l’avait voulu, Il aurait fait de vous une seule communauté... »

- Sourate 5 v48 -

 

La gestion de ces différences entre les hommes exige de se rappeler une condition fondamentale : « ... Il vous a constitué en nations et en tribus pour que vous vous entre-connaissiez ... » (Sourate 49 v13). Le secret du vivre ensemble est la connaissance mutuelle fondée, non seulement sur la reconnaissance de nos similitudes, mais également sur la conscience respectueuse de nos divergences. En cela, l’islam ne se suffit pas de « la tolérance », parce qu’on peut tolérer autrui en l’ignorant, mais invite de façon plus exigeante au « respect », parce qu’il n’est point de respect sans connaissance et reconnaissance de l’autre. Or, la recherche de cette connaissance suppose un esprit curieux, ouvert, humble, critique et exigeant... Une compréhension profonde et intelligente de notre foi devrait nous engager sur ces sentiers de la connaissance parce que la foi n’est pas en danger, comme le pensent certains, dans l’étude de la diversité des hommes. Trois fois non ! la foi est en danger dans l’ignorance entretenue... dans l’arrogance de penser que l’Unique n’aurait voulu que notre voie, unique. Or l’Unicité n’appartient qu’à Dieu, tout parmi les êtres humains est divers et multiple. L’enjeu de ce savoir ? La conscience de la complexité, mère de l’humilité du cœur et de l’esprit.

 

L’effort intellectuel

 

Au demeurant, tout commence par là. Même dans notre rapport avec le savoir religieux, l’effort intellectuel est requis de tout un chacun. Si un savant, quel que soit son statut, donne un avis juridique sur une question, il est exigé de lui demander ses sources, ses preuves pour mesurer la légitimité de son raisonnement. Il faut éviter, même quand les questions réfèrent à la ‘aqîda (piliers de la foi) ou aux ‘ibadât (les piliers de la pratique), de devenir des imitateurs (muqallidûn) aveugles et sans intelligence.

 

La communauté de foi est une communauté de consciences critiques, raison pour laquelle les éducations spirituelle et intellectuelle sont si centrales en islam. A chacun, selon ses moyens, il est demandé de connaître sa religion, de poser des questions, de savoir reconnaître ce qui est un fondement indiscutable et ce qui est de l’ordre de l’interprétation encore ouverte. En matière de religion, tout n’a pas encore été dit et les réponses ne sont pas toutes définitives ni même encore toutes formulées. La route est ouverte et exige des intelligences éveillées et lucides... fidèles à la foi, assoiffées de savoir.

 

Nous attendons également l’émergence de ce même esprit critique vis-à-vis de l’environnement dans lequel nous vivons et plus généralement vis-à-vis de l’Occident. Les caricatures, les propos réducteurs, voire les mensonges sont légion. Plus que jamais, il convient de faire la part des choses et de ne jamais juger une civilisation par ce que l’on considère être ses seuls excès.

 

Etudier l’histoire, les progrès, les cultures, les littératures ; se plonger dans la diversité, la profondeur des débats sociaux, politiques, idéologiques en Occident... c’est rencontrer de nouveaux horizons, complexes, riches, originaux et tellement humains. C’est surtout un savoir nécessaire, incontournable pour comprendre, entrer en dialogue, établir des ponts et finalement se positionner en connaissance de cause.

 

On a le droit d’adhérer, on a le droit de sélectionner... on n’a pas le droit de condamner dans l’ignorance... par ignorance, avec arrogance.

 

Le débat et l’écoute

 

Il faut réveiller notre communauté et partout, dans toutes les villes et les régions, au niveau national comme international, il convient de créer des espaces de débat. Il est certes nécessaire que les savants et les intellectuels des diverses tendances entament un véritable dialogue respectueux et exigeant mais il est prioritaire que les associations, à partir du terrain, mettent en branle cette dynamique. Penser des plates-formes, des lieux où la parole peut s’échanger et le débat s’engager. Tous les courants ne viendront pas d’abord, et sans doute commencera-t-on avec ceux qui déjà sont ouverts et pensent dans le même sens... peut-être, mais il faut commencer. Aujourd’hui, au niveau local, seules nous réunissent des assemblées où il faut parler de la représentation (à qui le leadership ?), la construction de mosquées (qui en aura la gestion ?) ou encore des perspectives financières (qui bénéficiera de telle ou telle subvention ?). Il ne s’agit pas de dialogue mais d’administration... Nous sommes devenus, entre nous, des administrateurs, des gestionnaires... de notre foi commune parfois ; de nos intérêts associatifs, financiers et idéologiques trop souvent.

 

Le débat exige la capacité d’écoute et de remise en question. Reconnaître l’universalité de l’islam, c’est avoir conscience de la relativité de notre savoir, de nos stratégies, voire de nos conclusions.

 

Changer de mentalité. Il faut changer de mentalité... et changer notre façon d’agir. Entre nous, mais également avec nos concitoyens et nos partenaires. Tout se passe comme si nous pensions le dialogue avec l’autre pour « prouver » notre ouverture d’esprit envers la société, pour donner des « garanties » ou utiliser la crédibilité de nos interlocuteurs afin d’être considérés comme « intégrés », « modérés », « ouverts »... bien sous tous rapports . Or, on dialogue pour échanger, comprendre, approfondir... et à terme pour réformer. On n’écoute jamais vraiment ceux que l’on utilise : en Occident, il faut apprendre à écouter tous ceux qui s’engagent à mieux comprendre le monde et cherchent à le rendre meilleur. Notre intérêt est là d’abord... et ces compagnons de luttes potentiels sont nombreux.

 

« Islam » et liberté intellectuelle

 

Chercher Dieu, apprendre à retrouver son cœur et à vivre dans Sa proximité, ce n’est jamais négliger son intelligence.

 

On ne devient pas meilleur croyant en étant moins intelligent... ce serait tellement contraire à notre vérité.

 

La foi libère l’intelligence parce que l’intelligence est l’un des chemins les plus lumineux de la foi : la quête du divin est aussi une quête de l’intelligence et de l’esprit critique. La conscience de Dieu exige la conscience critique : la soumission à l’Un est le chemin de la liberté vis-à-vis de tous les autres. Telle est la voie pour s’engager dans un monde respectueux des diversités... un monde moins injuste. Etre avec Dieu, écouter et débattre avec tous les êtres humains, et n’en craindre aucun. Etre soi : spirituellement soumis (muslim), intellectuellement libre.

 

Tariq Ramadan

 

Mise en forme : Génération M //generationm.over-blog.com/article-quete-de-la-conscience-critique-par-tariq-ramadan-72010089.html

 

Source : //www.tariqramadan.com/QUETE-DE-LA-CONSCIENCE-CRITIQUE.html



18/04/2011

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