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Quand le Pérou stérilisait les « classes dangereuses »

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Felipa Cusí Condor, l’une des « douze d’Anta », femmes victimes des stérilisations forcées orchestrées par le régime de Fujimori qui ont accepté de témoigner en 2001 à Lima. Photo : Pierre-Yves GINET
14 mars 10 - Si le parquet général péruvien a classé l’affaire des stérilisations forcées sous la présidence de Fujimori, les activistes et victimes s’organisent pour interpeller la Cour inter-américaine des droits de l’homme.

Sandra Fontaine/InfoSud - Entre 1995 et 2000, plus de 300’000 femmes et près de 30’000 hommes ont été stérilisés au Pérou, presque tous sous la contrainte. Si 2’074 victimes avaient réussi à porter plainte devant les tribunaux péruviens, le revers infligé a été cinglant : en décembre 2009, Jorge Luis Cortes, le procureur chargé des droits de l’homme auprès du parquet général, a non seulement estimé que les stérilisations forcées ne constituaient pas un crime, mais qu’elles étaient prescrites.

Un déni de justice insupportable pour les associations péruviennes et internationales de défense des droits de l’homme, aujourd’hui déterminées à casser cette décision. Amnesty International est actuellement en discussion avec les avocats de défense des droits de l’homme à Lima (Pérou), pour décider d’une stratégie à adopter. Afin de sortir l’affaire du système judiciaire péruvien dont ils n’ont plus rien à espérer, les activistes locaux s’organisent pour bientôt porter ce cas devant la Cour interaméricaine des droits de l’homme (CIDH).

Les minorités ethniques visées

Lors de son élection pour un second mandat, en 1995, Alberto Fujimori a fait un calcul simpliste : pour réduire la pauvreté et rentrer dans le cercle très prisé des pays émergeants, il fallait diminuer le nombre d’enfants par femme. A l’époque, le contrôle de la natalité est encore un concept en vogue élaboré depuis les années 60 et le fameux rapport ad hoc du Club de Rome. Il constitue également une condition non négociable de la Banque mondiale (voir encadré) pour l’octroi d’un prêt au développement de 150 millions de dollars demandé par Fujimori.

Mais le président péruvien en profite pour s’attaquer à tous les foyers possibles de contestation sociale et ceux revendiquant des idéaux communistes. Les minorités ethniques amérindiennes les plus pauvres, en particulier les Indiens Quechuas, presque toutes basées dans la sierra andine, la selva amazonienne et les bidonvilles entourant Lima ont été les principales cibles du programme de « Contraception chirurgicale volontaire », à la visée eugéniste évidente.

Les quotas imposés sont drastiques, et leur bonne évolution doit être rapportée au Président, par écrit, chaque mois : le taux de natalité doit baisser de 5,6 à 2,5 enfants par femme en 5 ans. « Le prix de la modernité » selon son ancien ministre de la Santé de 1994 à 1996, Eduardo Motta, justifiant la décision du régime dans le documentaire de Mathilde Damoisel « Le ventre des femmes », projeté dans le cadre du Festival du Film et Forum International sur les Droits Humains (Genève, du 5 au 14 mars 2010).

Festival de ligatures

Fujimori veut que "les femmes deviennent maîtresses de leur destin". Pour atteindre les objectifs fixés, le ministère de la Santé a multiplié les festivals de "ligatures des trompes et vasectomies gratuites". Sur fond de musique populaire, les agents sanitaires échangeaient une opération -réalisée souvent en 10 minutes, sans anesthésie et dans des conditions d’hygiène déplorables-, contre la promesse de 15 kg de nourriture ou d’une séance chez le dentiste.

Mais quotas et volontariat ne sont pas forcément compatibles. Le programme a dégénéré, les agents sanitaires craignant aussi d’être licenciés si les objectifs n’étaient pas remplis. La plupart des femmes stérilisées l’ont été sous la contrainte, enlevées sur les marchés ou par pression sur leurs conjoints ; parfois à leur insu, lors de visites de routine chez le gynécologue ou après avoir accouché. Au moins 17 femmes sont mortes de complications post-opératoires. Mais l’Etat péruvien n’a reconnu sa responsabilité que pour un seul cas. Les milliers de morts officieuses sont aujourd’hui perdues dans les méandres administratifs. Et pourraient ne jamais en sortir.

Giulia Tamayo, avocate péruvienne spécialiste du dossier, vit aujourd’hui en exil en Espagne, suite à de graves menaces de mort physiques et verbales. Son tort ? Avoir dénoncé, à travers des articles de presse et un documentaire, le fait que de nombreux protagonistes du programme continuent d’exercer leurs activités politiques sans être inquiétés, tel Alejandro Aguinaga, ministre de la Santé entre 1999 et 2000, aujourd’hui député fujimoriste auprès du Congrès. Quant au principal artisan présumé de ces stérilisations forcées, Alberto Fujimori, il croupit actuellement dans les geôles péruviennes, condamné en avril 2009 à 25 ans de prison pour violation des droits de l’Homme lors de sa présidence. Une condamnation qui ne concerne pas l’affaire des stérilisations forcées.


L’ONG TRIAL organise le 25 mars à Genève une rencontre avec Claudia Josi, juriste à la Cour Interaméricaine des Droits de l’Homme, San José, Costa Rica, autour du thème :

Criminal Accountability in Peru : The Fujimori Trial and the InterAmerican Court of Human Rights Influence in the Process (en anglais)

Experte de la jurisprudence de la Cour Interaméricaine des Droits de l’Homme, Claudia Josi a suivi de près le processus de transition au Pérou et de la mise en place sa commission vérité.

La rencontre débutera à 18.30 à la Maison des Associations, Salle Steve Biko, 15 rue des Savoises à Genève et se terminera aux alentours de 20.00.

Cet événement s’inscrit dans les Rencontres de TRIAL et n’est pas ouvert au grand public. Il s’agit d’un moment de rencontre privilégié avec un acteur travaillant sur un thème cher à TRIAL. Les places étant limitées, il est nécessaire de s’y inscrire au préalable auprès de conferences(at)trial-ch.org.

La cécité coupable des bailleurs internationaux

Nul doute que le contexte politico-économique international a favorisé cet aveuglement des partenaires internationaux du Pérou. S’il est inconcevable de jeter l’opprobre sur ces organismes, leur aveuglement à soutenir un programme à tendance eugéniste dans les faits et leur réaction tardive, ont joué un rôle indéniable.

Ce plan de contrôle des naissances a été une exigence de la Banque Mondiale, comme c’est toujours le cas en 2010, pour l’octroi d’un prêt au développement de 150 millions de dollars. Mais le principal bailleur du programme est l’Agence des Etats-Unis pour le développement international, USAID, à hauteur de 36 millions de dollars, avec le Fonds des Nations Unies pour la Population (FNUAP) dans une moindre mesure.

En 1996, le programme de contrôle démographique fonctionne tellement bien que le Président Fujimori reçoit les félicitations de l’Organisation Mondiale de la Santé (OMS). Avec l’Organisation Panaméricaine de la Santé, l’OMS validera même les moyens de contraception choisis, sans forcément avoir connaissance des méthodes d’application.

A ce jour, seul le FNUAP, qui avait pourtant un rôle mineur, a été sanctionné.

S. Fontaine



02/04/2010

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