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Prédateur d’enfants condamné mais libre

Prédateur d’enfants condamné mais libre

justice | Un sexagénaire qui se fait appeler «Le Chat» a pris 4 ans pour avoir abusé d’un bambin. Il rôde encore.

CHANTAL DERVEY
© CHANTAL DERVEY | Eric Cottier,
procureur général, comprend le paradoxe, mais rappelle que la décision d’un Tribunal d’arrondissement n’est qu’un jugement de première instance.

Pascale Burnier | 23.10.2010 | 00:04

Un petit village paisible du canton de Vaud. Le type de bourgades où tout le monde se salue. Depuis peu, les habitants ont fini par comprendre la sordide histoire survenue à leurs voisins, malgré la discrétion des intéressés. Et pour tous, c’est l’incompréhension. Le 23 septembre, le Tribunal correctionnel de Vevey condamnait un homme de 65 ans à 4 ans de prison pour avoir abusé sexuellement d’un petit garçon âgé de 4 ans. Le bambin n’était apparemment pas la première victime de celui qui se faisait appeler «Le Chat» pour mettre en confiance sa victime. Au procès, deux témoins expliquaient avoir subi le même sort à des âges similaires. Des victimes potentielles découvertes par l’enquête de police mais qui ne pouvaient pas pour autant inquiéter le pédophile en raison de la prescription des faits.

La justice a vu en cet ex-professeur de judo, ex-gardien de prison, et ex-boulanger un «prédateur de petits enfants». Les experts psychiatres ont vu en ce retraité dans le déni total «une situation à haute probabilité de récidive». Pourtant, le 23 septembre, alors que le couperet tombait pour le prédateur, le fourgon cellulaire ne l’attendait pas à la sortie du Palais de Justice.

 

L’incompréhension

 

Impensable, inconcevable, révoltant pour la famille de la victime, mais aussi pour tous les amis et voisins qui ont eu vent de l’affaire. «Les gens nous disent: «Alors c’est bon, il est en prison, vous êtes tranquilles.» Mais en fait ce n’est pas terminé», lancent en chœur les parents de l’enfant abusé. «En le laissant libre malgré sa condamnation, c’est presque comme si on lui disait: fais tes valises, t’as le temps! assène la mère de la victime. Certes, il a l’interdiction de venir dans les quatre villages aux alentours de chez nous, mais pour les autres qu’est-ce que cela veut dire? Qu’il a le droit d’aller abuser ailleurs?»

 

«Une question sensible»

 

Aujourd’hui, «Le Chat» rôde. En toute légalité. Le condamné n’était plus en détention préventive (51 jours). Il est donc arrivé libre à son procès et reparti libre. Pour Marc Pellet, qui a présidé le Tribunal composé de trois juges, la question est sensible. «Sachant que cet homme a aussi été condamné à un traitement en détention, il a donc besoin rapidement d’une intervention des psychiatres. Ici, nous sommes en présence de quelqu’un qui ne s’est jamais soustrait à la justice, qui est Suisse, et qui a donc des attaches ici, ce qui diminue le risque de fuite. Si ce n’est que lorsqu’une personne est condamnée à une lourde peine, cela augmente ce risque. En ce sens, il s’agit peut-être d’une lacune du système qui permet de laisser en liberté des personnes lourdement condamnées.» Plus la condamnation est lourde, plus la possibilité et l’envie de fuite sont grandes, selon Laurent Moreillon, doyen de la Faculté de droit de l’Université de Lausanne et avocat. «D’une façon générale, si une personne écope de 6 mois, on peut prendre le risque. Mais pour 3 ou 4 ans de prison la donne est différente.»

Pourquoi ne pas avoir donc ordonné une arrestation immédiate comme le permet la loi? «Il incombe avant tout au ministère public, garant de la sécurité publique, de requérir une arrestation immédiate, répond Marc Pellet, président du Tribunal. C’est le fonctionnement logique dans les tribunaux.» Du côté du ministère public, cette option n’a pas été envisagée. «Le condamné n’ayant que des attaches en Suisse, les craintes de le voir se soustraire à sa condamnation en fuyant à l’étranger étaient irréalistes», explique Yasmine Boolakee, substitut du procureur.

Reste que le tribunal peut également incarcérer un condamné, comme le rappelle Me Moreillon. Malgré son profil qualifié d’inquiétant, la justice ne l’a pas fait. «La Cour y a quand même réfléchi. Si nous avions eu des indices que cette personne était encore en contact avec des enfants en bas âge, nous l’aurions fait arrêter», répond Marc Pellet. Pas de quoi rassurer la famille de la victime. «Pour nous, ce n’est pas cohérent. On nous dit que cet homme est malade, que c’est un prédateur de petits enfants. Durant l’enquête, plusieurs mesures ont été prises pour nous protéger car des armes de poing avaient été retrouvées chez lui, dont une déjà chargée. Mais cela ne suffit pas à l’enfermer.»

 

Découragés

 

Avec un recours déposé à la Cour de cassation, «Le Chat» pourrait rester libre environ 8 mois avant d’être convoqué en prison, confirme l’Office d’exécution des peines. La famille de la victime déplore un système judiciaire beaucoup trop lent. «L’homme qui a abusé de mon fils est extrêmement procédurier. Il a déposé plainte contre tous les membres de notre famille, recouru contre chaque expertise et décision durant l’instruction. Ce qui fait que notre affaire a mis quatre ans à être jugée! s’indigne le père de la victime. Aujourd’hui, il fait bien sûr recours pour rester libre le plus longtemps possible. C’est décourageant.»


 

Le procureur comprend le paradoxe

La justice condamne un pédophile sans l’enfermer immédiatement. Choquant? Eric Cottier, procureur général, comprend l’étonnement que cela peut susciter. «J’admets qu’il est très difficile d’apprendre qu’un criminel écope de 4 ans, que la justice dise que c’est un sale type, et qu’on le laisse en liberté. On y voit un paradoxe.» Le magistrat rappelle toutefois que la décision d’un Tribunal d’arrondissement n’est qu’un jugement de première instance. «Les voies de recours
sont encore ouvertes. La présomption d’innocence reste donc applicable.»

De quoi choquer facilement l’opinion publique. Et pourtant, pour Laurent Moreillon, qui fait autorité en matière de droit pénal, «lorsque l’on parle de pédophilie, les esprits s’échauffent. Certains diront qu’il faut le castrer. On trouvera en outre tout à fait normal qu’une personne condamnée à 4 ans de prison ferme pour escroquerie ressorte libre. Pourquoi ne serait-ce pas la même approche pour un pédophile? Il a droit au même traitement et aux mêmes modalités d’arrestation. Je comprends que ce soit choquant. Bien sûr qu’un pédophile doit avoir un châtiment fort, mais la morale est dans la sanction prononcée. La loi ne dit pas que, dès qu’une personne est condamnée à la prison, il faut l’arrêter.» Et de nuancer que, si un condamné est estimé dangereux pour la société, il est censé être en détention préventive avant son procès. «Le Chat» a fait 51 jours de préventive avant d’être relâché.

 



23/10/2010

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