PerleDeDiamant

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«Pendant deux ans, j’ai été séquestré dans l’injustice.»

«Accusé à tort d’inceste, j’ai tout perdu et me suis relevé»

récit | En 2000, Richard McDonald troquait son bureau de directeur de l’Aiglon College pour une cellule de prison. En 2008, son fils revient vivre chez lui. Un an plus tard, il récupère son poste.

© PATRICK MARTIN | Le 3 novembre 2010, Richard McDonald et son fils cadet, Lewis, posent devant l’Aiglon College de Chesières. Le premier y officie à nouveau comme Head Master depuis 2009. Le second y est scolarisé.


Laurent Grabet | 06.11.2010 | 00:01

«Pendant deux ans, j’ai été séquestré dans l’injustice.» Une grande photo de famille de l’Aiglon College version 1999-2000 orne toujours un mur situé à deux pas du bureau de Richard McDonald. Quelque 400 visages souriants y figurent mais impossible de dénicher celui du directeur de l’établissement de l’époque. Et pour cause. Le jour où le cliché a été pris, le Britannique, fils de pasteur et diplômé d’Oxford à qui la vie avait toujours plutôt souri, partageait les 12 m2 de la cellule 324 du Bois-Mermet avec un voleur lituanien.

Un divorce difficile et une ex-femme le soupçonnant d’attouchements sur leur plus jeune fils, Lewis, 4 ans, l’avaient conduit à cette improbable collocation. Cette détention préventive, en forme de «privilège douloureux» qui a fait de lui un autre homme, a duré 261 jours. L’intéressé les traverse un peu comme il nous les raconte aujourd’hui tranquillement assis les jambes croisées sur le canapé de son bureau: «Stiff upper lip, comme disent les Britanniques pour évoquer le stoïcisme» (ndlr: la lèvre supérieure pincée).

Un matin de mars 2000, «deux policiers très polis» cueillent Richard McDonald, 39 ans, au saut du lit et dissèquent son ordinateur. A la gendarmerie de Chesières, l’homme doit vider ses poches. Il est ensuite conduit devant le juge d’instruction à Vevey. Là, le ton change. L’homme est harcelé de «questions bizarres» et inculpé d’actes d’abus sexuel sur mineur. «Je suis resté calme car je pensais n’avoir rien à craindre de ces professionnels de la vérité si je la leur disais. J’ai eu l’impression que mon attitude leur semblait très étrange.»

Arrivé au Bois-Mermet, douche et inspection rectale. «L’humiliation! Puis un infirmier a insisté: «Surtout ne dites pas aux autres pourquoi vous êtes là.» C’était kafkaïen.» Richard McDonald hésite mais suit ce conseil et dit qu’il est accusé à tort d’avoir battu sa femme. «Je ne le savais pas encore mais la présomption de culpabilité pesait sur moi. Je n’étais pas que de passage.»

«Si tu veux, je tue ta femme!»

Derrière les barreaux, le flegmatique amateur de poésie et de cricket se lie d’amitié avec des voleurs, des violeurs, des trafiquants et des assassins. L’un d’eux lui propose même d’éliminer sa femme une fois dehors. Proposition que Richard McDonald décline poliment d’un «non merci». «En prison, il faut être flexible, résilient, fort, sociable et discipliné. Mes années d’internat m’avaient préparé à cette expérience.» Chaque jour, le détenu McDonald se lève tôt, écrit des lettres et un journal, dévore une grammaire de russe, joue du saxophone ou se dresse sur la pointe des pieds une heure minimum pour regarder par la fenêtre et «imaginer un avenir où le soleil brille». Quel que soit le temps, il s’astreint aussi à soixante minutes de promenade quotidienne. Toujours en groupe et toujours dans le sens contraire des aiguilles d’une montre. Comme pour remonter le temps. «A la fin, mes souliers n’étaient usés que d’un seul côté.» Son obsession? «Rester entier et sain pour mes enfants.» Pour y parvenir, il écrit au-dessus de son lit avec des stickers phosphorescents en forme d’étoile: «Never give up» (ndlr: n’abandonne jamais).

Les accusations de pédophilie filtrent finalement à travers les murs de la prison. «Ce jour-là, j’ai redouté l’heure de la promenade. Une fois dans la cour, des détenus ont filé droit sur moi. Il y avait toujours eu du respect entre nous et ils m’ont dit qu’ils ne croyaient pas ces accusations.» La routine reprend donc jusqu’à ce qu’enfin le directeur de la prison annonce à Richard McDonald sa libération. «C’était, bizarrement, comme s’il m’apprenait la mort de ma mère. Un moment très fort.» Le voilà donc libre. Libre mais pas libéré des accusations. Il lui faut patienter quatorze longs mois avant le procès. Pendant cet «entre- deux», l’homme, qui a perdu son travail et son logement de fonction, est hébergé chez des amis à Villars-sur-Ollon. Au village, il dit ne croiser aucun regard méfiant. «Je me suis senti soutenu de tous et je leur en serai toujours reconnaissant.» Au procès, pourtant tenu à huis clos, c’est une autre histoire. «Nous étions au début de cette croisade anti-pédophile et le zèle aveuglant propre à cette époque a joué en ma défaveur. Idem pour ces soi-disant experts, les seuls dans cette histoire à avoir fait subir des abus à mes enfants.» C’est finalement l’acquittement. Du bout des lèvres et au bénéfice du doute. «Pourtant, même le procureur, dont le job était de me pendre à la plus haute branche de l’arbre, avait plaidé l’acquitement.»

Barillon ne le comprend pas

Dix jours après, Richard McDonald est engagé par son ex-principal concurrent comme sous-directeur au College Beau Soleil, toujours à Villars. «C’était plusieurs pas en arrière par rapport à mon précédant poste mais surtout une magnifique opportunité d’apprendre.» Ses enfants, Howard et Lewis reviennent passer l’été chez leur père à partir de 2002. En septembre 2006, l’aîné revient y vivre à l’année. Et deux ans plus tard le cadet suit. «A la demande de sa maman.» Son ex-femme, Richard McDonald s’est toujours efforcé de la voir comme la mère de ses enfants plutôt que comme celle qui lui a fait vivre l’enfer. «Je ne pouvais pas l’attaquer ni me permettre d’envenimer ma vie avec de l’amertume.» Son avocat Jacques Barillon avait parfois du mal à comprendre cette attitude. Aujourd’hui, le couple se téléphone ponctuellement et «sans animosité» pour parler des enfants.

Il y a une année, Richard McDonald revient à l’Aiglon College par la grande porte. Il réintègre son bureau de «Head Master» quitté neuf ans plus tôt pour sa cellule du Bois-Mermet, mais refuse de parler de revanche. Son fils Lewis, 14 ans, est scolarisé dans l’établissement. L’ado semble bien dans ses baskets. La plupart de ses camarades ne sont pas au courant de «toute cette histoire». La voir revenir sur la place publique via notre article ne lui fait pas peur. «Mon père, je l’admire. Il est une source d’inspiration pour moi», dit-il après que celui-ci se fut éclipsé pour recevoir des parents d’élèves.

Hollywood sur les rangs

Une fois de retour, l’intéressé énonce un de ces aphorismes qu’il affectionne: «La phrase «il n’y a jamais de fumée sans feu» est très dangereuse. On confond trop souvent fumée et vapeur. Or il y a souvent de la vapeur sans feu.» Un réalisateur hollywoodien rêve de tirer un film de son histoire. L’intéressé y réfléchit. Parmi les scènes choc qu’on pourrait y voir, celle-ci: un soir, le héros injustement incarcéré regarde un magnifique coucher de soleil par la fenêtre de sa cellule et croise le regard du directeur de la prison qui fait de même depuis celle de son bureau voisin. Les deux hommes se font un signe de la main. Des années plus tard, ils se rencontrent par hasard dans un magasin, font de même et se dirigent l’un vers l’autre. «Je suis content de te voir ici. Ça me faisait mal de t’avoir dans ma prison», confie ensuite l’ex-geôlier à son ancien prisonnier. Happy end et générique de fin.


 

Rappel des faits

Mars 2000 En instance de divorce, Richard McDonald est placé en préventive au Bois-Mermet. Sa femme l’accuse d’avoir abusé de leur fils, 4 ans.

Novembre 2000 Libéré après 261 jours.

Février 2002 Acquitté au bénéfice du doute après un procès à huis clos. Dix jours plus tard, est engagé comme sous-directeur au collège Beau Soleil.

Septembre 2008 A la demande de sa mère, Lewis revient rejoindre son frère aîné, Howard, chez leur père.

Juillet 2009 Reprend la tête de l’Aiglon College quittée neuf ans plus tôt



06/11/2010

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