PerleDeDiamant

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Mon coup de coeur de ce 22 janvier 2011

«A cette époque, être fille-mère, c’était l’horreur. Pire que d’être une voleuse»

récit | En 1957, alors qu’elle attendait son fils, Rose Marie Kuster s’est retrouvée sans logis. Pour survivre, l’orpheline a pioché dans les mangeoires pour oiseaux et dormi dans une église.


Laurent Grabet | 22.01.2011 | 00:00

C’est un conte de Noël. Sauf qu’il est véridique, ne finit pas particulièrement bien et pourrait avoir été écrit par un Charles Dickens de méchante humeur. Rose Marie Kuster est une septuagénaire qui déteste Noël depuis un triste 24 décembre 1957. Ce soir-là – «le pire de ma vie» – la Saint-Galloise d’alors 20 ans enjambe le parapet du pont Bessières. Elle est enceinte de six mois et vit dans les rues de Lausanne depuis début septembre. Une assistance sociale vient de l’y renvoyer en lui disant de «repasser après les Fêtes».

 

«Il était minuit, il neigeait, j’avais froid et les cloches de la cathédrale ont sonné. Ça m’a fait penser à mes années d’orphelinat. Les heures précédentes, les odeurs et les musiques filtrant des maisons m’avaient rappelé que les autres célébraient Noël en famille alors que j’étais seule. J’ai décidé d’en finir.» La jeune femme reste assise de longues secondes sur la barrière du pont Bessières puis reçoit un coup «de l’intérieur». Son bébé se manifeste pour la première fois dans son ventre. «Je me suis dit que je devais vivre pour lui», raconte-t-elle en pleurant, plus d’un demi-siècle plus tard, au même endroit.

 

La future maman redescend sur le trottoir et court au bout du pont en hurlant, «comme un loup, pour faire sortir toute cette douleur». Sa route reprend et passera cette nuit-là par un local à vélos pour quelques heures de sommeil. Elle sera chaotique pendant encore de longs mois. La descente aux enfers avait commencé le 23 juin précédant. Ce soir-là, après un bal place de Milan – «La musique m’a toujours attiré car mes parents étaient musiciens» – Rose Marie et une amie se laissent entraîner dans un appartement par deux garçons de leur âge.

 

«J’étais jolie. J’avais 20 ans mais 10 dans ma tête. En sortant de l’orphelinat, je connaissais la Bible par cœur mais rien de la vie. Je suivais n’importe qui, exactement comme le font les chatons qui ont perdu leur maman.» On imagine facilement la suite. Les deux amies sont violées et la jeune Saint-Galloise tombe enceinte.

 

Lausanne, «la ville du diable»

 

«A cette époque, être fille-mère, c’était l’horreur. Pire que d’être une voleuse», insiste-t-elle avec cet accent suisse allemand qui ne l’a jamais quittée. Quand la riche patronne chez qui elle officie comme bonne se rend compte de la situation, Rose Marie est renvoyée sur-le-champ. Là voilà à la rue, un petit sac à la main et seulement quelques mots de français en tête. Elle passe ses premières journées à pleurer sur un banc du «parc Saint-François» (ndlr: la Promenade Derrière-Bourg) et la plupart des autres aussi. Pour se nourrir, la jeune femme mange les graines trouvées dans les mangeoires aux oiseaux et finit les assiettes laissées par les consommateurs de l’Uniprix voisin.

 

Ses nuits, elle les passe à l’église du Valentin ou dans des halls d’immeuble. «Je me lavais à l’eau glacée des fontaines. Cette vie m’a marquée. Aujourd’hui encore, je prends des douches froides et je dors les fenêtres ouvertes.»

Les annonces de recherche de travail qu’elle place dans la Feuille d’Avis de Lausanne lui donnent des lueurs d’espoir. «Mais c’était toujours des hommes seuls qui y répondaient et au moment de payer, ils essayaient d’abuser de moi et je m’enfuyais.» Quelques personnes, tout de même, lui tendent la main sans rien attendre en retour. Comme cet Iranien qui l’hébergera quelques jours avant de rentrer au pays. Cela ne suffit pas à effacer ce message qu’une bonne sœur avait gravé dans le cerveau de Rose Marie à l’âge de 7 ans, alors qu’elle venait de trouver par terre un mouchoir brodé au nom de la capitale vaudoise: «Lausanne, c’est la ville du diable. N’y va jamais!»

 

Accouchement «animal»

 

«A l’époque, les Suisses allemands n’étaient clairement pas les bienvenus ici», se souvient la septuagénaire. Les rares fois où les services sociaux ou la police s’intéressent à la situation de la jeune sans abri, c’est pour lui dire de rentrer dans son canton. L’intéressée n’a pas les moyens de s’y rendre et personne ne l’y attend. Elle reste donc à la rue. En février, sa grossesse l’aiguille finalement un mois et demi durant dans un hôpital bernois. Elle accouche facilement le 22 mars. «Vous avez mangé comme un animal, vous accouchez comme un animal», lui explique un médecin. Le bébé est en effet sorti «d’un coup». Il se prénomme Bernard, pèse 3,6 kilos, est placé au foyer de Belfond, dans le Jura. Ses intérêts sont gérés par un tuteur basé à Lausanne, ce qui oblige sa mère à y revenir. Elle récupère finalement l’enfant et alterne avec lui petits boulots nourrie logée et périodes de galère dans la rue.

 

Jusqu’à ce jour de mai 1961 où elle décroche enfin un appartement subventionné à Tivoli. Une «vie plus normale» commence. Rose Marie Kuster travaille comme démonstratrice d’appareils électroménagers, notamment au comptoir. «Soudain, je gagnais bien ma vie et plaçais tout l’argent à la banque pour que mon fils, lui, n’ait jamais faim.» Les années passent. Son fils grandit et mange effectivement toujours à sa faim. Au milieu des années 70, devenu jeune adulte, il quittera le foyer maternel. Rose Marie Kuster, qui n’a qu’une «histoire d’amour platonique» pour se consoler, perd sa raison de vivre. Dépression et idées noires s’installent.

 

Loin des hommes

 

Des idées noires qu’elle chassera quelques mois plus tard, le soir de Noël, lorsqu’elle croise un homme sur le pont Chauderon. «Cette fois, c’est lui qui voulait en finir.» La Saint-Galloise l’en dissuade, l’invite à réveillonner chez elle. Deux sans-logis croisés sur la route se joindront à eux... Moment heureux.

Son fils revient la voir régulièrement. Aujourd’hui encore, pourtant, il n’est jamais là pour Noël, lorsque la souffrance refait surface. «Toute ma vie a été marquée par ces mois passés à la rue», s’excuse presque la vieille dame. Aujourd’hui encore, elle ne peut s’empêcher de «récupérer des trucs dans les balayures» et ne jette rien. «Je garde par exemple tous les 24 heures. Je sais que ce n’est pas normal mais je ne peux pas faire autrement. Ceux qui ont toujours mangé à leur faim ne peuvent pas comprendre.»

 

Depuis 1995, l’ancienne sans domicile fixe passe sa retraite dans un studio des Collons, en Valais. A 1800 m d’altitude, elle voit plus d’arbres et d’animaux que d’hommes, et ça lui va très bien. «Je me suis enterrée là-haut. Je donne à manger aux oiseaux. Je leur rends ce que je leur avais pris quand j’étais affamée dans les rues de Lausanne.»

 



22/01/2011

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