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Managers, espionnez vos salariés depuis votre smartphone

Managers, espionnez vos salariés depuis votre smartphone

Par Mathieu Molard | Etudiant en journalisme | 03/02/2011 | 18H33

 

Un smartphone et un PC portable (calypsocrystal/Flickr).

« 70% des dispositifs de vidéosurveillance que j'installe dans les entreprises sont utilisés pour surveiller les salariés. »

 

Ce constat de Léo Essuied, professionnel de la « vidéoprotection », fait froid dans le dos :

  • une simple déclaration auprès de la Commission nationale de l'informatique et des libertés (Cnil) suffit pour installer un dispositif de vidéosurveillance, avec enregistrement – sans, aucune démarche administrative n'est nécessaire ;
  • on ne connaît pas le nombre de caméras installées dans les lieux privés – celles « autorisées », plus de 400 000 selon le ministre de l'Intérieur Brice Hortefeux, le sont dans les lieux ouverts au public : administrations, gare et aéroports, voie publique, etc.

Grâce aux nouveaux systèmes de vidéosurveillance intégrant téléphones portables et webcams, de nombreux chefs d'entreprises se transformeraient en Big Brother. Certains témoignages semblent d'ailleurs tout droit sortis du roman de George Orwell, « 1984 », comme celui de cette employée de pharmacie :

« Notre responsable regarde les vidéos en direct sur son iPhone ou sur un ordinateur et nous téléphone dès qu'il trouve que nous ne sommes pas assez actives en magasin ou qu'on traîne trop dans l'arrière-boutique.

C'est un flicage permanent ! Il nous dit qu'il n'écoute pas, mais qu'est-ce qui nous le prouve ? »

 

Le propriétaire de ladite l'officine dira lui avoir installé sept caméras « pour se conformer à la législation en vigueur ».

De la vidéosurveillance en live sur son smartphone via une webcam

Les téléphones de troisième génération (3G) seraient la nouvelle arme massive de surveillance à distance ; en connectant sa caméra à un enregistreur connecté à Internet, on peut visionner les images capturées depuis son smartphone - compter 1 000 euros pour un système capable d'être connecté à quatre caméras, selon un vendeur.

Le site commerçant Ma vidéo surveillance a schématisé un autre système, plus direct, utilisant la webcam ; et propose de tester le système sur son iPhone ou via le navigateur Safari. (Voir le schéma)

Schéma de fonctionnement d'un système de vidéo-surveillance par web-cams.

Les dispositifs vendus sont paramétrés afin de ne pas conserver les
images plus de 31 jours, comme le veut la loi. Mais, en quelques clics
et grâce à un code fourni par le fournisseur, on peut contourner cette limite.

« Ça n'a aucun intérêt pour lutter contre le vol »

Selon Léo Essuied, ces nouveaux systèmes de vidéosurveillance ne sont pas dirigés contre le public :

« Aucun chef d'entreprise ne peut passer ses journée à surveiller les vidéos sur Iphone, c'est du ponctuel, ça n'a donc aucun intérêt pour lutter contre le vol, à moins de tomber pile au moment du délit. C'est donc bien pour surveiller leurs salariés […].

Parfois, c'est presque une méthode de management. J'ai vu des
responsables évaluer le comportement de leurs employés face aux
clients, grâce aux caméras. »

 

Et, dans certaines entreprises, aucun espace n'échappe à cette surveillance :

« Un client sur deux me demande d'installer des caméras dans des lieux qui ne sont pas accessibles au public [et donc, ne nécessitant pas de déclaration en préfecture, ndlr].

J'ai installé un dispositif de 32 caméras dans un supermarché G20 d'environ 200 m2. Autant vous dire qu'excepté les toilettes, tout est filmé, même les lieux réservés aux temps de pauses ou l'endroit où ils fument leurs cigarettes. »

 

« On peut toujours trouver quelque chose à reprocher à quelqu'un »

Chez Cars Perrier, entreprise de transports dans les Yvelines, la vidéosurveillance a été installée en 2008 – suite à une demande du comité d'entreprise après la dégradation de la machine à café.

« La direction à sauté sur l'occasion et en a profité pour installer quatre caméras », raconte Pascal Hautot, délégué CGT, syndicat majoritaire de l'entreprise. Personne, à part l'employeur, ne connaît la cible des caméras :

« Pour deviner ce qui est filmé, on s'est placés sous les caméras et on a calculé en fonction de leurs angle. »

 

Ce qu'il découvre stupéfait le syndicaliste : l'une des caméras filme directement l'escalier qui mène au local de la CGT. Deux autres caméras, dont celle installée en direction de la machine à café, filment des tableaux réservés aux affichages syndicaux et l'accès au vestiaire. La dernière, enfin, est tournée en direction de l'accès au Comité d'hygiène de sécurité et des conditions de travail.

La direction a invoqué la présence d'un coffre et de la machine servant au retour de la monnaie collectée par les conducteurs de cars. Pascal Hautot :

« Je ne vois pas un salarié braquer un coffre-fort blindé au moment de sa pause, alors si vraiment ils veulent mettre de la vidéosurveillance, il suffit d'une [caméra] à l'entrée des parties qui ne sont pas accessibles au public. »

 

Le délégué CGT soupçonne ainsi la direction de surveiller le syndicat :

« On est la première organisation syndicale donc on peut supposer que [la direction] veut vérifier qui nous fréquente. […]

On pense que certaines sanctions sont liées à ce qu'ils ont vu. Bien sûr, on ne peut avoir aucune preuve. La direction les justifie par des retards.

On peut toujours trouver quelque chose à reprocher à quelqu'un. »

 

Pascal Hautot s'est alors adressé à l'Inspection du travail qui n'a pas donné suite. Il a contacté la Cnil qui a réagi immédiatement, demandant au transporteur de modifier l'orientation de deux caméras. Un dossier concernant le reste du dispositif est toujours en cours d'instruction ; le directeur des Cars Perrier n'était « pas disponible » ce jeudi après-midi pour répondre à nos questions.

En 2009, la Cnil a rapporté 1000 plaintes contre la surveillance en entreprise – mais n'a pas communiqué de chiffres sur la vidéosurveillance particulièrement ; tandis que le nombre de déclaration d'installation de caméras a augmenté de 12%, ce qui correspond à la mise en place de 3 000 nouveaux dispositifs.

Corrigé le 03/01/2011 à 18h40. Erreur dans le nombre de plaintes adressées à la CNIL (dernier paragraphe), corrigé après avoir contacté l'organisme.

Photo : un smartphone et un PC portable (calypsocrystal/Flickr).

 



21/07/2011

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