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Lettre à un Irakien inconnu

Lettre à un Irakien inconnu


AUTEUR:  Hans-Christof von SPONECK

Traduit par  Isabelle Rousselot


L'auteur, qui a démissionné de son poste de Coordinateur humanitaire des Nations Unies en Irak en février 2000 pour protester contre les sanctions infligées à l'Irak, a écrit cette lettre à peine quelques mois après l'invasion US de l'Irak. Selon lui, « ce texte est encore plus pertinent aujourd'hui qu'il ne l'était en 2003 ! »

Genève, le 1er  juin 2003 

Ce que nous vous avons fait au nom de la liberté et de la démocratie n'a pas de précédent historique. Nous avons piétiné la vérité concernant vos souffrances, nous avons tout fait pour corrompre les alliés et marginalisé impitoyablement ceux qui protestaient contre nos objectifs impériaux. La force brute s'est substituée à la promesse de 1945 « d'épargner aux générations futures le fléau de la guerre ». C'est vous qui en avez payé le prix. 

Nous pardonnerez-vous jamais ? 

La torture de la dictature était terrible pour vous ; nous y avons ajouté l'épée des sanctions. Le sort de la double peine pour quelque chose que vous n'avez pas commis fut le verdict prononcé contre vous. Deux millions d'entre vous sont morts durant ces années, peut-être plus. Les chiffres n'ont pas une grande importance. Personne n'aurait du mourir à cause de nous. Tout le monde a le droit de vivre, comme nous le faisons, en paix. N'oublions pas tous ceux qui ont survécu, qui ne revivront plus jamais, mutilés et traumatisés pour toujours, réduits à n'être que des coquilles vides. Nous n'avons jamais vraiment voulu partager avec vous le rêve de liberté et de démocratie.  Tout ce que nous avons bien voulu vous léguer n'est que de l'hypocrisie pure.  

Nous pardonnerez-vous jamais ?

L'appareil photo de la vie prend des photographies de la réalité. De peur que nous choisissions le mauvais objectif, elles nous disent la vérité. Nous ne pouvons pas dire que nous ne connaissions pas votre détresse. Nous ne pouvons que reconnaître que nous avons contribué à votre souffrance avec une férocité inégalable. Nous étions au courant de la malnutrition de vos enfants. Nous étions au courant des morts par milliers et nous ne ressentions aucune culpabilité.  Nous pensions que notre vision était correctement évaluée. Nous n'avons pas hésité un instant à bloquer de plus en plus la quantité de ravitaillement nécessaire à votre survie. Nous avons affirmé que ces fournitures pourraient être utilisées pour des armes de destruction massive. En fin de compte, nous avons du admettre que les sanctions que nous vous avons imposées étaient elles-mêmes des armes de destruction massive mais d'une plus grande efficacité.

Nous pardonnerez-vous jamais ?

Pendant longtemps, nous avons limité la quantité de pétrole que vous pouviez vendre, et nous avons utilisé ces restrictions pour financer les riches gouvernements et entreprises en dédommagement des pertes subies quand votre gouvernement était l'agresseur au Koweït. Nous savons que beaucoup de vos enfants ne seraient pas morts si ces fonds vous avaient été versés à vous. Nous avons refusé de vous laisser quelques ressources pour vous permettre de maintenir vos écoles, vos hôpitaux, vos routes et vos ponts, pour pouvoir payer vos fonctionnaires, vos médecins et vos professeurs. Nous n'avons même pas hésité à refuser le peu d'argent que vous vouliez pour payer le voyage de vos hadjis afin qu'ils puissent prier à la Mecque.

Nous pardonnerez-vous jamais ?

Cela faisait partie de notre mandat de surveiller les conséquences de notre politique sur vos vies. Nous avons gravement négligé cette responsabilité. Intimidés par le pouvoir du moment, nous avons fermé nos yeux et nos oreilles et ignoré votre douleur. Nous avons décidé que le programme « Pétrole contre nourriture », le cache-misère de notre conscience, suffisait à vous donner ce dont vous aviez besoin. Ainsi, nous pouvions prétendre que votre souffrance n'avait rien à voir avec nous. Notre ancien allié, votre dictateur, fut proclamé seule source de votre misère. Quiconque parmi nous protestait en votre faveur était déclaré antipatriotique, proclamé paria de la société, rabaissé, diabolisé et même arrêté. Démonstration de la démocratie en action.

Nous pardonnerez-vous jamais ?

Bien entendu, il ne nous a pas échappé que les plus innocents et vulnérables d'entre vous, les enfants, les futurs dirigeants du pays, étaient aussi les plus durement punis. Vos enfants n'ont pas reçu l'éducation que vous et moi avons eue. Nous avons intentionnellement bloqué la réparation de vos presses d'imprimerie et même imposé des réglementations postales afin d'empêcher l'envoi de matériels d'apprentissage comme du papier à musique. Comme l'un de vous l'a indiqué, nous avons détruit votre économie et continué à détruire vos esprits. Encore une fois, nous avons retenu ce dont vous aviez besoin pour rendre l'eau potable et pour garder vos rivières propres. L'eau contaminée était une des raisons principales de la mortalité de vos enfants. Ça nous était égal, ce n'était pas nos enfants. La sécheresse, les nuisances et les épidémies se rajoutèrent aux forces de votre dictateur et de nos sanctions. Nous aurions pu augmenter le peu que nous vous donnions pour lutter contre ces menaces mais nous avons choisi de ne pas le faire.

Nous pardonnerez-vous jamais ?

Il y avait effectivement un axe du mal, une alliance des gouvernements, des laboratoires d'idées, des médias et des sociétés qui édifiaient un mur massif de désinformation. Nous avons dit au monde entier que l'Irak et Al Qaïda, les armes de destruction massive et le terrorisme étaient une combinaison mortelle. Des centaines de tonnes d'agents biologiques et chimiques, de missiles, de fusées et des hordes de terroristes étaient prêts à nous détruire. Une menace imminente existait que seule une frappe préventive pourrait écarter. Tous ceux qui plaidaient pour la paix, l'humanité, la raison et la loi, étaient soumis et punis avec des tactiques de « choc et d'effroi » avant que le « choc et l'effroi » ne s'abattent sur vous. Avec cynisme, nous avons déclaré  que 170 fonctionnaires de l'ONU et trois hélicoptères blancs n'étaient pas capables de désarmer l'Irak. Des documents falsifiés, des rapports plagiés, des renseignements inventés nous ont aidés à défendre notre dossier pour la guerre, en instillant la peur parmi les innocents et en convainquant nos parlements de donner leur accord. Nous avons prétendu nous soucier de votre souveraineté cependant, en pleine contradiction, nous avons établi illégalement des zones de non-vol dans votre pays et avons annoncé que nos pilotes étaient là-bas en mission dangereuse, risquant leurs vies pour vous. Au lieu de cela, ils sont venus pour vous affaiblir encore plus et risquer vos vies, pas les nôtres, avant de déclarer la guerre.

Nous pardonnerez-vous jamais ?

Pendant longtemps, nos consultants en communication ont essayé de nous garder en otages alors que nous voyions la tragédie de la guerre et l'illégalité se rapprocher de nos frontières. Les divisions étaient profondes parmi nous. Beaucoup craignaient pour vous alors que d'autres étaient impatients de commencer une guerre qui avait été décidée il y a longtemps. Nos dirigeants avaient besoin de nous distraire des problèmes économiques et sociaux, urgents et nombreux. Notre expulsion de chez votre voisin était imminente. Sans votre pétrole, la stratégie d'une domination mondiale ne pourrait pas fonctionner.

Nous pardonnerez-vous jamais ?

Nous avons dit à nos jeunes hommes et femmes en uniforme qu'ils combattaient le mal et défendaient le bien. Des années de travail difficile passées à élaborer la méthode de mort et à dépenser des millions de dollars nous ont donné l'assurance que les pertes ne seraient pas de notre côté mais du vôtre. Nous nous sommes assuré que les rapports du front de guerre nous présentaient comme des héros et vous comme des méchants, les prolongements d'un dictateur diabolique. Comme prévu, la guerre la plus inégale de l'histoire n'a pas duré longtemps. Nos nouvelles armes étaient simplement trop efficaces. Alors que nous continuions nos vies dans le confort de la paix, nous vous regardions souffrir l'horreur de la guerre. Des reportages sincères sur une guerre qui était en train de détruire vos fils et filles ainsi que les nôtres signifiaient la fin d'une carrière pour un journaliste.

Nous pardonnerez-vous jamais ?

Il y avait quelques fleurs, des drapeaux, des visages souriants. Où étaient ces armes de destruction massive que nous étions sûrs de trouver ? Nous n'avons ressenti aucune culpabilité, nous n'avons présenté aucune excuse. Malheureusement pour vous, il n'y avait aucun plan de cicatrisation. Les vainqueurs sont les vainqueurs. La confusion nous convenait aussi... Mais nous nous sommes assuré que l'administration pétrolière était en sécurité. Nos intérêts n'étaient pas les vôtres, bien au contraire. Nous avons regardé et encouragé votre colère et votre haine. Oui, votre dictateur le méritait. La cupidité quelle qu'elle soit, la vôtre et la nôtre, a violé notre patrimoine  commun. Vos musées sont vides, vos bibliothèques ont brûlé, vos universités sont détruites. Seule votre fierté est intacte... Et notre culpabilité.

Nous pardonnerez-vous jamais ?




Source : L'auteur

Article original publié le 10 avril 2010


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URL de cet article sur Tlaxcala : http://www.tlaxcala.es/pp.asp?reference=10290&lg=fr


11/04/2010

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