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Les suicides, grand tabou de l'armée américaine

Les suicides, grand tabou de l'armée américaine

Devant le mémorial en hommage aux soldats américains morts au Vietnam à Washington (Jonathan Ernst/Reuters)

Fin mai 2009, la base de Fort Campbell, dans le Tennessee, qui abrite la 101e division aéroportée, surnommée « The Screaming Eagles » (« les aigles hurlants »), a été bouclée durant trois jours. L'objectif de l'armée américaine : enrayer une vague de suicides.

De janvier à mai, pas moins de 11 personnes se sont donné la mort, alors que d'autres décès violents faisaient encore l'objet d'enquêtes.

La communication du département de la Défense demeure très floue sur le sujet -aucun pays en guerre n'échappe à la règle. Les nombres officiels sont lâchés avec tant d'imprécision qu'ils en deviennent forcément suspects.

  • En 2008, par exemple, le Pentagone annonce 143 suicides avérés pour l'armée de terre, mais ne reprend pas les 41 suicides annoncés par les Marines, et ne communique pas les chiffres de la marine et l'armée de l'air…
  • Cette année, un nouveau paramètre entre en ligne de compte : de janvier à juillet, 96 suicides dans l'armée de terre, mais d'active. Et 45 pour la réserve. Comment s'y retrouver ?
  • Une enquête de CBS (citée par Le Monde du 15 novembre 2007) estime elle les suicides d'anciens combattants à 17 par jour en 2005. Mais elle inclue tous les anciens combattants depuis 1945.

'CouvertureUne seule certitude : la démesure du problème. En septembre 2008, Jean-Paul Mari, grand reporter au Nouvel Observateur, publie un livre au titre sobre, « Sans blessures apparentes » (éd. Robert Laffont).

Il y raconte sa recherche, ses observations, ses rencontres avec des hommes brisés de l'intérieur, dont la vie s'est arrêtée à des images et des instants d'horreur, qu'ils soient soldats, combattants, rebelles, simples citoyens, humanitaires…

Le survivant ne peux rien dire, nul ne l'écoute ni le comprend

Comme beaucoup d'observateurs, une pensée réductrice m'est venue à l'esprit. Mon réflexe a été de dire, « et les autres, ceux d'en face, les familles de civils détruites, les deuils, les blessures ? Les soldats, eux, ont choisi -peut-on vraiment l'affirmer, c'est un autre débat- de participer à ces guerres ». Y a-t-il hiérarchie ou légitimité supérieure dans la souffrance ?

Jean-Paul Mari a mené son enquête dans de nombreux pays auprès des victimes « indemnes » en apparence. « Je suis dépassé, impuissant, lamentable. Ecrire, à quoi bon ? Je n'ai rien pu empêcher ni avant ni après », avoue-t-il.

Ecrire ne change rien, mais alerte. Il découvre aussi au fond de lui des images refoulées -subies- pendant ses années de reportage : « Voir sa propre mort est tellement terrifiant que l'on ne peut pas le raconter. » Le survivant ne peux rien dire, nul ne l'écoute ni le comprend.

Beaucoup s'enferment, se replient, subissant cauchemars et peurs, durant des mois ou des années. Ce comportement rejaillit sur la famille, les amis, entraînant d'autres souffrances, d'autres violences, d'autres douleurs.

Là encore, les chiffres sont incertains puisque les enquêtes menées estiment entre 100 000 et 425 000 le nombre d'anciens combattants d'Irak et d'Afghanistan qui sont atteints du syndrome (ou trouble) de stress post-traumatique (TSPT).

196 000 anciens combattants seraient SDF

Alcool, drogue, antidépresseurs et somnifères, en opération ou de retour à la vie civile, complètent un tableau bien sombre que l'administration (les Veterans Affairs) ne permet pas d'éclairer.

En mars 2008, des associations comme Veterans for Common Sense et Veterans United for Truth, qui représentent environ 12 000 anciens combattants, affirment que les soldats revenus d'Irak et d'Afghanistan continuent de mourir dans l'attente d'un traitement pour les TSPT de la part d'une administration qui fait face à au moins un demi-million de dossiers de demande d'invalidité.

En novembre 2007 paraissait une étude de la fondation National Alliance to End Homelessness qui estimait qu'en 2006 il y avait près de 196 000 anciens combattants sans-abri dans les rues du pays.

Le problème n'est hélas pas une découverte. Ce cortège accompagne toute guerre. Durant la Première Guerre mondiale un terme a été inventé pour désigner cet état de stress : l'« obusite », qualifiée de « névrose de guerre ». Un film de Gabriel Le Bomin est sorti en novembre 2006 « Les Fragments d'Antonin ». Antonin, lui aussi, est revenu des combats sans blessure apparente…

Durant la Seconde Guerre mondiale, le Pentagone a demandé au grand John Huston de réaliser un documentaire pour le corps des transmissions. Ainsi naît fin 1945 « Let There Be Light », dans lequel il insiste sur les tragédies humaines et les traitements délivrés aux anciens combattants dans le Mason General Hospital de Long Island, dans l'état de New York.

Le film ne sera « libéré » par l'armée qu'en… 1980. Amnésie, paralysie, catatonie, comportements violents… il est des images qu'on ne peut montrer sans risquer la révolte.

Le 31 août 2009, il y a donc quinze jours, la note 668-09 émanant du secrétaire chargé des affaires de santé auprès du département de la Défense a donné la liste des 14 membres affectés au groupe de travail chargé « de la prévention des suicides dans les forces armées ».

Il devra présenter ses recommandations au secrétaire à la Défense dans les douze mois. Un an…

► Sans blessures apparentes de Jean-Paul Mari - éd. Robert Laffont - 306p., 20€.

Photot : devant le mémorial en hommage aux soldats américains morts au Vietnam à Washington (Jonathan Ernst/Reuters)

 


19/09/2009

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