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Les enfants perdus du Sénégal

Les enfants perdus du Sénégal

grand angle

A Dakar, fourmillent les «talibés», ces enfants abandonnés aux écoles coraniques où ils apprennent surtout la mendicité. Avant de finir à la rue.

Par HUBERT PROLONGEAU DAKAR, envoyé spécial

Comme un coup de pied dans une fourmilière. Des quatre coins du marché de Sandanga, le plus gros de Dakar, les enfants s’enfuient, jaillissant des tôles sous lesquelles ils s’abritaient. Il est 23 heures. L’un d’eux passe tout près d’un policier qui tente de le bloquer d’un grand coup de pied, mais ne réussit qu’à heurter une voiture. Quatre ou cinq autres, moins chanceux, sont tombés entre les mains de la police. Ils sont embarqués dans les voitures. Les gifles tombent. Un flic, désabusé, les regarde : «Encore des talibés.»

En Afrique de l’ouest, ce mot est devenu synonyme de mendiant, de parasite. La racine «talib» est la même que pour taliban, «celui qui étudie». Au Burkina Faso, au Bénin, au Mali ou au Sénégal, l’islamisation a entraîné la création de nombreuses «daaras», les écoles coraniques. Comme celle d’Ibrahim, qui exige que les petits l’appellent Cheikh et qu’ils s’inclinent devant lui. Au rez-de-chaussée d’une maison en construction, ils sont une soixantaine d’enfants, assis à même le sol. La salle de classe sert de dortoir - il suffit de déplier des couvertures pour la nuit.

Marabouts sans scrupule

Il est 6 heures du matin. Les petits ont commencé à réciter les versets du Coran, en langue arabe qu’ils ne comprennent pas. Ils ânonnent en suivant les caractères sur des tablettes en bois. Peu importe que très peu sachent lire : l’exercice est essentiellement phonétique. Les yeux sont embués de sommeil. Ibrahim a la badine à la main, un bout de bois orné d’une lanière qu’il brandit et parfois abat sur les têtes engourdies.«Les enfants, je les traite comme les miens», affirme tout sourire Cheikh Ibrahim. Beaucoup sont rentrés tard hier soir, leur journée de mendicité enfin achevée. Leurs larmes sont autant d’épuisement que de douleur.

Au Sénégal, les daaras ont longtemps été une branche alternative au système éducatif officiel, hérité de la colonisation française. Deux confréries religieuses, les Mouriddiya et les Tidianiyya, se partageaient des formations consacrées à l’alphabétisation en arabe, l’enseignement du Coran et un apprentissage professionnel. La mendicité faisait partie du cursus : pour apprendre l’humilité, les enfants devaient passer une heure par jour de maison en maison et rapporter de quoi manger. Des marabouts sans scrupule, souvent étrangers aux confréries, ont vu le profit qu’ils pouvaient tirer de cette tradition et ont ouvert des «écoles» dont la mendicité des enfants est devenue la principale raison d’être.

La plupart des élèves ont été laissés là par leurs familles. Sont-elles dupes de la pauvreté de l’éducation dispensée ? «Dans une Afrique où la solidarité familiale s’étiole, la daara est devenue une manière de se débarrasser des enfants», explique un travailleur social. Ainsi, Youssef, 13 ans, a été amené par son oncle et sa tante après le décès de ses parents dans un accident de la route. Ou encore Bafara, 10 ans, victime d’une rivalité entre épouses. Sa mère étant tombée malade, ce fruit d’un premier mariage a été mis à l’écart par la deuxième épouse, désireuse de favoriser ses propres enfants.

Un chiffre à faire

A 7 heures, la lecture s’arrête chez Cheikh Ibrahim. C’est l’heure d’aller mendier. Bafara retrouve Mohammed dans la rue. A 9 ans, Mohammed est élève d’une autre daara. Les deux enfants sont devenus copains. D’autres les rejoignent. Ils portent en bandoulière une grosse boîte de conserve de tomates coupée en deux, devenue l’emblème des talibés. Les gens y glissent quelques billets, des pièces, parfois des restes de nourriture. On les voit aux feux rouges, aux carrefours, près des restaurants, vêtus de haillons, la gale ou la teigne rongeant leurs membres et leur crâne souvent rasé. Bafara et Mohammed partagent ce qu’ils rapportent à leur daara. Mais aujourd’hui, la journée n’a pas été très bonne et l’angoisse monte chez Bafara, qui compte et recompte sa maigre récolte. S’il rentre sans la somme qui lui a été fixée, il sera battu. Tous les jours, ils ont un chiffre à faire : 350 francs CFA, environ 0,50 euro. Le vendredi, jour de prière, c’est 525 francs ! Quand on ne lui donne pas à manger, Bafara achète un peu de nourriture en chemin. Le seul repas fourni par le maître est le petit déjeuner, généralement composé de morceaux de pain. Quand il n’a pas assez d’argent, il lui arrive de rentrer la faim au ventre pour affronter une nuit à jeun.

Un de ses amis, Therno, a sa «banquière» : une femme du marché de Sandanga, une vendeuse de fruits qui lui garde son argent les jours où il en a «trop» pour le lui rendre ceux où il n’en a pas assez.

«Un jour, j’en ai eu marre. Je suis parti, raconte Yaya, 14 ans, qui a passé six ans dans une daara. Je ne sais plus où est ma famille. Tant qu’à mendier, autant que ce soit pour moi. Au moins, on ne me battra plus.» Yaya a aujourd’hui 14 ans. Comme lui, beaucoup de talibés fuguent, et se retrouvent à la rue. En face de la banque centrale de Dakar, un vaste terrain vague abrite un grand nombre de ces jeunes SDF. Un palmier, couvert d’habits plus ou moins défraîchis, a été converti en portemanteau. Des pneus servent de fauteuil. Certains vont chercher des bidons d’une eau plus ou moins propre avec laquelle ils s’arrosent. Des chiens errants passent, repoussés d’un coup de pied. La plupart des enfants sont avachis le long du mur, seule construction à dispenser une ombre rare sur l’espace chauffé à blanc par le soleil. Ils sont en groupe, en tas presque, les petits mêlés aux grands. On a l’impression que chacun y vient comme il veut et en repart aussi facilement. Illusion trompeuse. Il faut intégrer la bande, et pour cela se plier à la loi des grands. Au mieux, ce sont des commissions à faire. Au pire, c’est l’esclavage sexuel. Comme dans presque tous les groupes d’enfants, une hiérarchie très nette s’est installée, à laquelle le viol et le chantage sexuel servent de ciment.

La plupart des enfants sont perdus dans les brumes du «guinz», un diluant à base de cellulose utilisé en peinture. Les dealers sont là, parmi eux. Un garçon d’une vingtaine d’années, tout de rouge vêtu, est très sollicité. En échange d’une pièce de monnaie, il sort un flacon de sa poche et envoie une giclée de guinz sur le bout de tissu que lui tend un petit, qui aussitôt le porte à sa bouche.

Leur «chef», un ancien talibé, est assis dans un pneu, sous un arbre, le baladeur sur les oreilles. Il a la trentaine. On va le voir, on lui présente les nouveaux. Il est indifférent. Il doit son titre à son ancienneté, et rend parfois la «justice». Ainsi, il oblige un gamin à payer son dealer. Une bagarre éclate, pour un tee-shirt. Des jumeaux s’approchent, attirés par le bruit. L’un a été rendu aveugle par l’abus de diluant, l’autre n’y voit déjà presque plus.

Le destin des talibés a fini par émouvoir les Sénégalais. Des photos d’enfants enchaînés dans une daara, publiées dans un journal local, ont eu un gros impact, comme un reportage de Thalassa qui montrait le maître d’une école coranique de Mbour, un port au sud de Dakar, battant les élèves. Souvent migrants, ces gamins viennent de la campagne ou des pays voisins. D’après l’Unicef, 45 % de ces petites victimes sont peuls et toucouleur. Un quart viennent de Casamance. Plus de la moitié sont originaires de Guinée-Bissau, comme 60 % des marabouts véreux opérant dans la capitale sénégalaise.

Retrouver la famille

L’écrivain Cheikh Hamidou Kane, qui, dans son roman l’Aventure ambiguë, raconte sa jeunesse dans une daara musclée, a décidé de défendre les talibés. Il a créé une association, le Partenariat pour le retrait et la réinsertion des enfants de la rue, qui regroupe intellectuels, hommes d’affaires, responsables d’organisations et chefs religieux. «Pour moi, les parents sont les premiers responsables, explique l’écrivain octogénaire. Mais ajoute-t-il, il faut insister sur le rôle des chefs religieux dans la modernisation des écoles coraniques.»

Le Samu social international se préoccupe aussi de ces enfants. Non sans mal : «Dans le meilleur des cas, nous pouvons renouer le contact avec la famille, et les y ramener, explique sa directrice Isabelle de Guillebon. Mais c’est difficile. Beaucoup ne savent plus précisément d’où ils viennent.»

Ce soir, Bafara va rentrer chez Cheikh Ibrahim sans la peur au ventre. Il a trouvé ses 350 francs CFA, et a même pu s’acheter un Coca. Du coup, il a traîné un peu dehors. Il est 22 heures. Le maître fait les gros yeux, mais s’adoucit en voyant la somme. «Allez, va te coucher.» Demain, à 6 heures, comme tous les jours, l’enfant récitera le Coran.

 



15/06/2009

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