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Le Symbole de la Chute

Le Symbole de la Chute

24 mai

par Philippe Grasset pour Dedefensa

Note de Bao : De l’apologie de l’immoralité ou le triomphe de la barbarie

Il y a près d’un an, j’ai écrit « Déshumanisons-nous ! » et avant cela « Le règne de la peur » et « De la chute du système à la fin de l’humanité ». Le premier billet développait quelques uns des processus dénaturant l’être humain par les actes de l’Homme, de sa civilisation occidentale sur la pente de la décadence. Le second approfondissait notamment l’imaginaire de la terreur vulgarisé par le quatrième pouvoir et le dernier posait la question : « Que représente réellement la valeur d’une vie humaine aux yeux des téléspectateurs ? ». Récemment, nous avons tous et toutes été les témoins de ces scènes de liesse aux Etats-Unis suite à l’annonce de la mort du cheikh Oussama Ben Laden. Je n’ai pas été choqué par le fait que des Américains expriment leur joie à la mort d’un homme, en l’occurence un ennemi, ni même surpris à vrai dire, j’ai été frappé par un étrange sentiment d’amertume pour ce que nous, l’espèce humaine, étions devenus à la vue de ce spectacle dégénéré et profondemment immoral qui ne représente aucunement toute la population états-unienne et l’espèce humaine toute entière. Amer était le souvenir d’avoir écrit ces billets, ou plutôt le constat de la brillante réussite d’abrutissement et de désensibilisation des masses. Mais ce qui est sans doute le signe fort d’une régression comportementale de la civilisation se trouve dans ce retour systématique de l’usage d’une forme profonde de la barbarie approuvée par la classe dirigeante de ces Etats-corporatismes moralisateurs, civilisés, industrialisés et hierarchisés. Ces massacres, tortures, croisades, inquisitions justifiées et purifiées par un idéal, ce primitivisme comme en témoigne les sanguinaires opérations israéliennes contre la Bande de Gaza, états-uniennes en Irak et atlantistes en ex-Yougoslavie, en Afghanistan et à présent en Libye.

 

Extrait de l’article « La barbarie en son miroir » de Philippe Grasset (5 mai 2011).

 

« … Rage against the Machine ? Les SEAL, ces commandos de l’U.S. Navy, sont paraît-il des soldats d’élite, des guerriers héroïques, en temps normal… Sommes-nous dans des temps normaux ? A la lumière d’une multitude de détails, de versions diverses, d’une photo “fuitée” ou l’autre, nous le savons bien désormais et ne pouvons au fond de nous-mêmes nous en dissimuler là-dessus : ces SEAL sont aussi des tueurs psychopathes, implacables, des robots à la Terminator, portraits dupliqués du film du même nom, c’est-à-dire du nom de l’ex-gouverneur de Californie. Tout cela est à la fois grotesque, dérisoire, risible, et absolument effrayant.

 

La chose est magnifiquement symbolisée par le petit accrochage à propos du commentaire du running back (équivalent pour le football américain de l’arrière dans notre rugby natal ?) de l’équipe de football américain des Steelers de Pittsburgh, Rashard Mendenhall, rapporté dans une synthèse de Jason Ditz, sur Antiwar.com, signalée par un de nos lecteurs. Mendenhall avait fait quelques commentaires sur son blog Twitter, à propos de la liquidation de ben Laden, à propos de laquelle il n’arrivait pas à partager la joie générale et conformiste ordonnée par la ligne du Parti, notamment en regard, selon Mendenhall, de certains principes chrétiens.

 

 Le propriétaire des Steelers de Pittsburgh, Art Rooney II, millionnaire comme vous et moi après tout, s’était déclaré stupéfait, selon l’interprétation roborative de Ditz, de la réaction de Mendenhall, de son “incompréhensible absence de joie”… Les termes choisis sont fondateurs de l’esprit du Système et de la matière, et de la cruauté et de la bêtise associées suscitées par le Système chez ses serviteurs : “l’absence de joie” devant l’assassinat d’un homme, voilà qui est insupportable (quel que soit cet homme, quelque méfait qu’il est commis, etc.) ; il est nécessaire que notre réaction devant cet assassinat commis par des robots résonne en nous-mêmes comme un “hymne à la joie”…

 

Ainsi soit-il, – ainsi se trouve décrite l’évidente position fondamentale de notre civilisation. Au contraire de choisir la voie habituelle et tortueuse de l’appréciation sur le Mal existant dans l’humain, dans le capitaliste, dans le militariste, dans le faiseur de complots, la voie de la dénonciation anathémique et idéologique entre sapiens sûrs de leur bon droit, nous préférons absolument affirmer notre conviction que ces comportements sont directement la conséquence des pressions du Système, du déchaînement de la matière, sur des psychologies humaines absolument dévastées et d’une faiblesse à mesure.

 

C’est le cas, aujourd’hui, aux USA, où ces diverses polémiques et réflexions par rapport à un acte qui constitue effectivement un assassinat pur et simple, directement ordonné par la plus haute autorité d’un gouvernement, officiellement présenté comme absolument légal et rendant compte de la plus haute justice, conduisent effectivement et au contraire à poser les questions les plus fondamentales sur l’état d’effondrement spirituel de cette civilisation. Aussi bien les réactions de joie qu’on qualifierait de façon modérée d’“obscènes”, que les complications qui en surgissent, que l’extension de la polémique au domaine de la guerre en Afghanistan où la tuerie se déroule au rythme du quotidien, nous conduisent à penser qu’il y a, avec cet événement d’une grande puissance symbolique, l’émergence soudaine d’une interrogation fondamentale touchant de diverses façons tous les acteurs de cette farce crépusculaire.

 

Nous n’avons pas nécessairement besoin, pour cela, d’une manifestation de la conscience et d’un argumentaire selon les normes universitaires ; nous parlons de l’imprégnation subreptice des psychologies, qui vont subir l’assaut des problèmes effectivement fondamentaux soulevés par cet acte, d’une façon si éclatante, si solennelle, si compromettante pour tous.

 

L’idée que nous développons alors est que nul n’en sortira indemne ; et lui, le premier, l’impeccable président américaniste Barack Hussein Obama. Aucun n’est vraiment coupable, car tous sont prisonniers du Système, de la machine ; mais tous sont responsables en une part ou l’autre, ne serait-ce que par leur accointance agréée, leur agrément tacite… Certains diront que ben Laden, ce meneurs de hordes barbares, ce terroriste en un mot usé jusqu’à la corde par l’emploi abusif, ne mérite pas tant de peine ; ce “certains”-là a tort, ontologiquement et vertigineusement tort, car nous sommes, avec cette liquidation, dans le contexte de l’ampleur qu’elle a acquise, au milieu des contradictions, des hésitations, etc., – nous sommes dans le domaine absolument fondamental du symbole qui ouvre la porte sur la métaphysique du monde.

 

La liquidation de ben Laden, à la façon de tueurs de Cosa Nostra exécutant leur “contrat”, impassibles, impitoyables, touche désormais à la symbolique fondamentale et métaphysique du comportement de cette chose qui se prétend “civilisation”, qui se juge fondée sur le Droit, qui discourt à perte d’haleine sur les “valeurs”. Personne n’en réchappera et nul n’en sortira indemne.

 

Nous avons atteint un point où il n’est plus utile de s’expliquer et de plaider. (OBL était un terroriste, un exécuteur de basses œuvres, un exalté et un extrémiste ; OBL incarnait une révolte des opprimés, des musulmans, contre l’envahisseur extérieur, etc., toutes ces salades d’un bord comme de l’autre…). Nous avons atteint un point où la force du symbole parle, tonitrue, et couvre tous les babillages des moralistes et experts appointés du Système. Cette civilisation est devenue absolument sacrilège de son origine, de son essence, de son onction sacrée ; elle souille, elle corrompt, elle infecte, elle décompose et déstructure enfin sa lointaine vérité métaphysique. Croit-elle une seconde qu’elle réchappera à cette amputation fondamentale ? Elle exécute comme un robot les basses œuvres de la matière déchaînée. Elle n’a plus rien à voir avec rien d’humain ; un bourreau, comme celui de Béthune, d’Alexandre Dumas et de ses mousquetaires, décapitant Milady dans la solitude d’une aube brumeuse et terrible, a infiniment plus d’humanité et de grandeur tragique que les robots qui sont intervenus contre ben Laden.

 

Nous estimons, sans en rien savoir de plus que la suggestion de notre intuition, que ces phalanges de serviteurs du Système ont fait un pas de plus qui entre dans la catégorie des candidats au “pas de trop”. La brutalité, la violence, le mépris absolument déstructurant et maléfique de toutes les valeurs de souveraineté, de légalité, de légitimité, ne peuvent pas très rapidement ne pas se payer au prix fort, au prix le plus fort. Nous sommes absolument persuadés, – et nous n’avons dans ce cas que la force de notre conviction comme argument, mais cela nous suffit, – que l’infamie qui préside désormais aux actes des serviteurs du Système est en train de les emporter dans la trajectoire générale de la Chute. Leur aveuglement sert d’accélérateur remarquable à cette orientation la plus basse possible.

 

Le plus effrayant dans le spectacle qui nous est offert, c’est la tentative désespérée de BHO de “substantiver” l’assassinat en un acte démontrant la légalité et la vertu légitime de l’intention et de la politique dans laquelle cet acte s’inscrit. Ce faisant, le président des USA compromet inéluctablement la raison qu’il croit défendre, la mettant finalement à sa vraie place qui est celle d’un asservissement total au Système du “déchaînement de la matière”. (Ainsi, peut-être, sans doute, à sa façon, Barack Obama est-il réellement l’“American Gorbatchev” que nous attendions tous, en disposant les faits d’une manière si explosive ?)

 

A ce point, le barbare est-il toujours aussi “jubilant” ? A notre sens, le temps approche où, malgré l’abrutissement dont il se charge avec alacrité comme d’une cape impériale, il devrait commencer à se douter de quelque chose. Le retour sur la terre se fera dans le tonitruement et les éclats sans nombre de la dispersion explosive de ses rêves d’empire pour mille ans. »

Philippe Grasset

Source : Dedefensa

http://mecanoblog.wordpress.com/



24/05/2011

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