PerleDeDiamant

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La guerre globale a commencé

On ne le dira jamais assez, les Etats-Unis ne sont pas la solution, ils sont le problème.

La guerre globale a commencé

Sans fin et injustice absolue
Une analyse géopolitique par Michel Collon

 

«Guerre contre le terrorisme» ? Si c’était un film, ce scénario officiel serait rejeté comme ne tenant pas debout et cachant d’autre motivations.

Première invraisemblance : en 1999, puis en 2001, les talibans ont estimé que la présence de Ben Laden sur leur territoire empêchait leur reconnaissance internationale et ils ont proposé aux Etats-Unis de l’éliminer ou de le neutraliser. A chaque fois, les Etats-Unis ont refusé. Cela a été révélé par Laili Helms, qui représentait officiellement les talibans à Washington Qui n’a pas démenti. Pourquoi?

Deuxième invraisemblance : peu avant les attentats, Ben Laden, l’ennemi public activement recherché paraît-il depuis trois ans, était venu tranquillement se faire soigner à Dubaï et y avait rencontré le responsable local de la CIA.

Troisième invraisemblance : après les attentats, les talibans ont à nouveau proposé de livrer Ben Laden pour qu’il soit jugé dans un pays neutre. Une telle solution avait été appliquée pour l’attentat aérien de Lockerbie, débouchant sur la condamnation d’un citoyen libyen. Mais Bush a tout de suite refusé. Pourquoi?

Quatrième invraisemblance : chacun sait à présent que les Etats-Unis ont mis en place, financé et armé Ben Laden pour contrôler l’Afghanistan. On dit moins qu’ils ont aussi utilisé ces milices fanatiques pour des objectifs semblables en Bosnie, au Kosovo, en Macédoine, en Tchétchénie. Pourquoi refuse-t-on d’ouvrir le dossier de leur rôle dans ces guerres aux conséquences tragiques?

Cinquième invraisemblance : on nous dit que pour garantir la démocratie et respecter les droits des femmes, il fallait éliminer les talibans. Et qui prend leur place? L’Alliance du Nord de feu le commandant Massoud, au sanglant palmarès de terreur et de trafics criminels. Qui donc avait imposé la Charia islamiste à Kaboul en 1994? Massoud lui-même.

Contradiction flagrante aussi sur le fond du problème : chacun sait qu’on n’éliminera pas le terrorisme avec des bombes mais en s’attaquant aux injustices et aux oppressions qui lui fournissent un terreau.

S’attaque-t-on dès lors à la faim dans le monde que 15 milliards de dollars suffiraient à éliminer? Non, on augmente de 40 milliards le budget militaire US. Et les budgets européens vont suivre. Plutôt que de résoudre la question palestinienne, Bush signe en novembre 2001 un énorme contrat (200 milliards $) pour construire un bombardier encore plus terrible, le Joint Strike Fighter. Dont chaque victime remplira les poches déjà bien bourrées des constructeurs Lockheed Martin et Boeing.

Tout ceci amène à se demander si la guerre n’avait pas été décidée bien avant les attentats. Oui, a affirmé l’ancien ministre pakistanais des Affaires étrangères, NiazEn fait, ce que les Etats-Unis poursuivent à travers cette guerre, ce sont cinq objectifs bien plus vastes :

1. Contrôler le pétrole et le gaz d’Asie centrale.
2. Imposer leurs bases militaires au coeur de l’Asie, entre Chine et Russie.
3. Préserver la domination US sur l’Arabie Saoudite.
4. Militariser l’économie comme “solution” à la crise qui couve.
5. Briser la résistance du tiers monde et la lutte antimondialisation.

A poursuivre tant d’objectifs à la fois, une superpuissance peut sembler forte. En réalité, elle y montre aussi sa faiblesse. De plus en plus contestés, par le tiers monde à l’OMC, par les jeunes antimondialisation sur Internet et dans la rue, les Etats-Unis et leurs alliés réagissent par la guerre.

Mais tôt ou tard, leurs divers objectifs entrent en contradiction entre eux. Tandis que leur arrogance, leur mauvaise foi, leur agressivité ne font qu’augmenter la révolte partout. L’Empire est en crise.

Naïk. Fin juillet déjà, «des fonctionnaires américains lui avaient parlé d’un plan américain visant à lancer une action militaire pour renverser le régime taliban et installer à sa place un gouvernement d’Afghans “modérés”. Cela se ferait à partir de bases situées au Tadjikistan où les conseillers US étaient déjà en place. On lui déclara que si l’action était maintenue, elle aurait lieu avant les neiges, vers la mi-octobre au plus tard.»

Comment expliquer toutes ces invraisemblances ?

Quiconque lutte pour le progrès, la justice et la paix, est donc forcé de se poser la question des objectifs réels s’il veut pouvoir expliquer autour de lui ce qui se passe. C’est d’autant plus nécessaire que les dirigeants US eux-mêmes - qui d’habitude minimisent l’ampleur de ce qu’ils font - déclarent cette fois que la guerre durera de longues années et que d’autres Etats en deviendront les cibles. En outre, ces mêmes dirigeants prennent - à l’étranger mais aussi sur leur propre territoire - des mesures de répression extrêmement graves. Qu’ils pourront utiliser contre toute opposition politique, notamment le mouvement antimondialisation.

Oui, nous sommes entrés dans une nouvelle forme de guerre, plus grave encore que les précédentes. Nous sommes entrés dans la guerre globale.

Objectif n° 1 : Contrôler les routes du pétrole

Beaucoup de guerres dites “incompréhensibles” sont en réalité des guerres pour l’or noir, écrivions-nous dans notre livre Monopoly Les multinationales pétrolières US et leur gouvernement entendent contrôler toutes les routes permettant d’exporter les énormes réserves de pétrole et de gaz d’Asie centrale. Nos cartes géographiques indiquaient les pays ayant le malheur de se trouver sur les routes vers l’Ouest : Tchétchénie, Géorgie, Kurdistan, mais aussi Yougoslavie et Macédoine. Autant d’ingérences, autant de guerres.

Mais ces cartes montraient aussi les menaces planant sur la route Est (vers la Chine et le Japon). D’autant que la CIA soutient activement les milices islamistes ouïgoures antichinoises du XingJiang. Ainsi que sur la route Sud puisque la multinationale US Unocal intrigue depuis longtemps pour contrôler le pipe-line à construire à travers l’Afghanistan et le Pakistan. Juteux bénéfices à la clé.

L’industrie pétrolière est omniprésente au coeur même de l’administration US. Elle a fourni tous les ministres des Affaires étrangères depuis la Seconde Guerre mondiale, à l’exception de deux.

Dont l’actuel, certes : Colin Powell. Mais on ne perd pas au change puisque la famille Bush est une des principales familles pétrolières du Texas. Et surtout parce que le véritable chef de l’administration Bush, à savoir Dick Cheney, est lui-même un poids lourd de cette industrie. Juste avant de devenir vice-président, il a été - cinq ans durant - à la tête de Halliburton. Une des principales sociétés de services à l’industrie pétrolière, présente dans plus de 130 pays et employant cent mille personnes. Chiffre d’affaires 1999 : 15 milliards de dollars. Une des 400 plus grosses multinationales du monde. Pour arriver à de si beaux résultats, Cheney n’a pas hésité à fricoter avec la dictature en Birmanie. Et au Nigéria, ses investissements ont fortement augmenté après l’assassinat de plusieurs militants écologistes et l’écrasement des protestations populaires dans le delta du Niger. De plus, des responsables de l’administration auraient aidé Halliburton à décrocher de gros contrats en Asie et en Afrique, selon des documents du Département d’Etat tombés aux mains du Los Angeles Times La guerre annoncée est donc arrivée. En fait, depuis plus de vingt ans, Washington manoeuvre et complote afin de s’emparer de l’Afghanistan, carrefour stratégique de l’Asie. Le but n’a pas varié, mais les méthodes si. Ce fut d’abord en armant les milices islamistes contre l’Union soviétique. La plus grosse opération CIA de tous les temps. Un diplomate US au Pakistan confiait en 1996 : «Vous ne pouvez injecter des milliards de dollars dans un Jihad anticommuniste, accepter des participants du monde entier et ignorer les conséquences. Mais nous l’avons fait. Nos objectifs n’étaient pas la paix et le bien-être en Afghanistan. Notre objectif était de tuer des communistes et de chasser les Russes.»

Ainsi, les moudjahiddins de la CIA ont renversé le seul régime qui ait jamais émancipé les femmes afghanes et tenté, en dépit de graves défauts, d’apporter un peu de progrès social. Et comment ces moudjahiddins ultra-pauvres payèrent-ils les armes américaines? En transformant leur pays -– avec la bénédiction de la CIA - en premier producteur mondial d’héroïne. Ce qui entraîna la création de la très importante filière de la drogue Afghanistan – Turquie – Balkans - Europe. Avec toutes ses conséquences. Le cocktail pétrole – armes – drogue est d’ailleurs un classique de la CIA.

Après cette grande victoire de “leur” terrorisme, les Etats-Unis favorisèrent les talibans en dépit des vives critiques d’organisations de défense des droits de l’homme. Interrogée sur le sort des femmes afghanes, Madeleine Albright répondait alors : «Affaire intérieure»! La ministre US des Affaires étrangères jouait son rôle de représentante de commerce puisqu’Unocal invitait somptueusement ces talibans au Texas. Signalons aussi qu’Henry Kissinger en personne avait assisté en 1995 à la signature de l’accord sur le pipeline, entre Unocal, son partenaire saoudien Delta et le président du Turkmenistan. Plus tard, Unocal et donc Washington décidèrent de changer de cheval. Les talibans n’ayant pas réussi à stabiliser le pays divisé, il fallait miser sur d’autres forces pour remplacer les alliés d’hier devenus gênants. Cette guerre, décidée bien avant les attentats, n’est donc pas plus humanitaire que les précédentes. Mais l’Afghanistan n’est pas du tout le seul pays victime de la guerre pour le pétrole et le gaz. Outre l’Irak, citons entre autres le Caucase, la Colombie, l’Algérie, le Nigéria, l’Angola... Bref, partout dans le monde où l’on trouve pétrole ou gaz, les Etats-Unis décident que cela leur appartient, ils cherchent à y installer leurs bases militaires et provoquent ou excitent les guerres qu’ils jugent utiles à leurs intérêts.

Toute personne sensée se demandera donc : les Etats-Unis ont-ils vraiment besoin de tout ce pétrole pour leurs usines et leurs voitures, en supposant même qu’on doive conserver l’actuel modèle économique absurde, gaspilleur et polluant, où le litre de pétrole, sous-payé aux producteurs, est en fait moins cher, hors taxes, que le litre d’eau? Non, les Etats-Unis n’ont pas besoin de tout ce pétrole. Les réserves des gisements situés aux USA sont entre trois et cinq fois supérieures à celles de l’Asie centrale. Et celles de gaz naturel dix fois. Il ne s’agit donc pas d’assurer, comme le gouvernement US le dit à chaque guerre «la sécurité des approvisionnements énergétiques».

Nouvelle question donc, aussi logique : le pétrole est-il le but ultime des Etats-Unis? Non, ce n’est pas un but en soi. C’est une arme, une possibilité de chantage. Comme nous l’écrivions également dans Monopoly ( p. 112 ) : «Qui veut diriger le monde doit contrôler le pétrole. Tout le pétrole. Où qu’il soit.» Dans la guerre économique qui caractérise le capitalisme, les Etats-Unis entendent détenir un moyen de pression stratégique en contrôlant l’approvisionnement énergétique de leurs grands rivaux (Europe et Japon) et celui d’autres pays risquant de se montrer trop indépendants. Par exemple, si le pipeline allant du Caucase vers l’Ouest est russe et non turc ou macédonien, l’Europe aurait accès à un pétrole que Washington ne contrôlerait pas. Aussi, quand il s’agit d’installer des bases militaires dans certaines régions pétrolières, Washington n’est pas pressée d’y inviter ses “chers alliés”.

Ceci dit, le pétrole suffit-il à expliquer cette guerre contre l’Afghanistan? Non, et les Etats-Unis connaissaient bien la difficulté de conquérir ce pays. Les Britanniques et les Soviétiques s’y cassèrent déjà les dents.

Objectif n° 2 : Imposer les bases militaires US au coeur de l’Asie

En 1997, Zbigniew Brzezinski, déjà cité, définissait l’axe - clé de la politique étrangère américaine : contrôler l’Eurasie (Europe + Asie), soit 75% de la population mondiale et 60% des richesses économiques et naturelles. Pour cela, il fallait affaiblir les rivaux potentiels : Europe, Russie, Chine. Et empêcher toute alliance entre eux. C’est le continent asiatique qui connaît et va connaître la plus forte expansion. Et en Asie, la Chine excite particulièrement les convoitises avec son formidable marché potentiel et son exceptionnel taux de croissance de 9,8% ces vingt dernières années. Sa production a presque triplé entre 1990 et 1999. Selon certaines estimations, la part des USA dans le PIB mondial continuerait à chuter - de 50% en 1945, puis 35% dans les années 60 et actuellement 28%, il descendrait à 10 ou 15% vers 2020 – et serait alors rattrapé par celui de la Chine. + SIMPLE. L’influence de cette Chine ne cesse d’augmenter Le rêve de Washington, c’est de ramener la Chine à l’état de néo-colonie et bien sûr de liquider le socialisme. Rêve pas facile à réaliser, que ce soit par les dollars ou par les menaces. Car Pékin poursuit imperturbablement sa propre stratégie : développement accéléré tout en maintenant la coexistence pacifique avec les Etats-Unis. Cependant les dirigeants chinois ont très bien compris l’avertissement lancé en 1999 lorsque les Etats-Unis ont délibérément bombardé leur ambassade à Belgrade.

En réalité, ce qui vient de commencer en Afghanistan, c’est l’encerclement stratégique de cette Chine trop rebelle et trop puissante. La Chine constitue à notre avis l’objectif majeur de Washington déjà dans cette guerre. Pourquoi? Mais deux autres puissances d’Asie sont également visées : la Russie et l’Iran. Certes, la nouvelle bourgeoisie russe est actuellement réduite aux seconds rôles, ses moyens d’action étant fortement limités par la catastrophe sociale et économique provoquée par la restauration capitaliste. Cependant, elle cherche à rejouer au plus vite un rôle international de poids. En combinant deux méthodes... Parfois s’allier servilement, à l’Ouest, parfois jouer sa propre carte, pour se rendre plus "nécessaire" et faire monter les enchères. Ainsi, Moscou fait du commerce ou noue des alliances avec des pays classés "voyous" par Washington : Corée du Nord, Iran, Irak, Syrie... Et Poutine s’oppose au bouclier dit anti-missiles, c’est-à-dire à la relance d’une ruineuse course aux armements. Que veut Washington, par exemple en soutenant les milices islamistes séparatistes en Tchéchénie? Profiter de la brève période où la Russie est dans le creux de la vague pour l’affaiblir durablement et l’empêcher de redevenir une rivale sérieuse. La troisième puissance de cette région que Washington cherche à déstabiliser, c’est l’Iran. Après avoir organisé en 1952 le renversement du trop indépendant premier ministre iranien Mossadegh, après avoir soutenu la sanglante dictature du Chah Pahlevi, Washington encaissa une cuisante défaite dans ce pays avec la révolution islamique et anti-impérialiste de 1979. Pour l’affaiblir, elle a alors délibérément provoqué la guerre Iran – Irak (80-88). Elle a également joué la carte de l’Afghanistan pour exacerber les contradictions entre musulmans chiites (Iran) et sunnites (Arabie Saoudite, émirats du Golfe, Afghanistan, Pakistan). Dans ce pays, Washington misa sur la stratégie islamiste sunnite du général Zia qui avait éliminé physiquement le premier ministre Bhutto. C’est notamment par l’intermédiaire des services secrets pakistanais que la CIA utilisa les moudjahiddins afghans. But : affaiblir l’URSS, mais aussi l’Iran.

«Empêcher une alliance anti-hégémonique Chine – Russie – Iran»

Bien sûr, le grand principe de toute politique impérialiste reste "Diviser pour régner". Sur ce continent asiatique, voici que les Etats-Unis craignent par dessus tout, explique encore Brzezinski : «La Chine pourrait être le pilier d’une alliance anti-hégémonique Chine - Russie – Iran.» Une telle alliance s’est ébauchée avec le “Groupe de Shanghaï”, qui réunit la Chine, la Russie et quatre républiques d’Asie centrale : Kazakhstan, Tadjikistan, Kirghizstan et Ouzbekistan. Objet : coopération contre les incursions du terrorisme islamiste et collaboration économique. Une telle coopération serait bienvenue pour ces républiques, sinistrées elles aussi par la restauration du capitalisme et la destruction de l’URSS. La production industrielle du Kazakhstan et du Tadjikistan a baissé de 60%. Selon les propres experts de l’US Army, «une telle faillite économique est comparable à l’entrée en guerre du pays.» Commentaire d’un analyste australien : «Le nouveau Groupe de Shanghaï pourrait bien émerger comme une force puissante contre l’influence des Etats-Unis dans la région. D’après l’agence russe Interfax, l’Inde et le Pakistan seraient intéressées à rejoindre cette organisation.» Insupportable pour les Etats-Unis, qui n’ont jamais admis, nulle part dans le monde, que s’instaure un “marché commun” qui ne leur soit pas soumis. Un autre stratège majeur, Henry Kissinger expose la stratégie US : «Il existe des tendances, soutenues par la Chine et le Japon, à créer une zone de libre échange en Asie. Une nouvelle crise financière d’importance en Asie ou dans les démocraties industrielles accélerait certainement les efforts des pays asiatiques pour mieux contrôler leurs destinées économiques et politiques. Un bloc asiatique hostile combinant les nations les plus peuplées du monde avec de grandes ressources et certains des pays industriels les plus importants serait incompatible avec l’intérêt national américain.

Pour ces raisons, l’Amérique doit maintenir une présence en Asie, et son objectif géopolitique doit être d’empêcher la transformation de l’Asie en un bloc hostile (ce qui surviendrait très probablement sous la tutelle d’une de ses grandes puissances.» Bref, diviser pour régner. Car, dans la bouche de Kissinger, le mot "hostile" signifie: non soumis aux intérêts des multinationales US. Ainsi, ce n’est nullement un hasard si les Etats-Unis interviennent en Afghanistan. Ils ont décidé d’utiliser ce pays, situé en plein coeur de l’Asie comme base pour de futures actions contre la Russie, l’Iran ou la Chine voisines. Washington est intéressée par l’ancienne base soviétique de Bagram en Afghanistan, mais – c’est plus facile - a déjà converti l’Ouzbekistan en base militaire et veut prendre le contrôle des aéroports du Turkmenistan. But : chasser les troupes russes de la région. Vraiment très utile, cette guerre. D’autant que les Etats-Unis s’attendent à des difficultés autour de leurs bases asiatiques actuelles : Corée, Taïwan, Japon. L’installation des troupes US en Ouzbekistan a été présentée comme une mesure d’urgence décidée après les attentats. En réalité, c’est déjà en 1999 que Washington y avait envoyé ses bérets verts, accueillant aussi de nombreux officiers dans les écoles militaires US. En 1999 aussi, ce pays avait été incorporé dans une alliance militaire antirusse, le GUAM :

Géorgie, Ukraine, Azerbaïdjan, Ouzbekistan et Moldavie. En fait, les Etats-Unis cherchent à établir, dans chaque région stratégique, un Etat qui sera en quelque sorte leur Israël, leur porte-avion. Après le Kosovo et la Grande Albanie, Azerbaïdjan et Ouzbekistan sont les élus.

Dans le Caucase, Azerbaïdjan et Géorgie se sont entièrement intégrées dans la stratégie US. Par contre, les républiques pétrolières d’Asie centrale sont plus réticentes, pesant le pour et le contre d’un rapprochement économique et politique avec la Chine et la Russie. Comment les faire basculer? Rappelons cette maxime de l’ancien ministre US James Baker : «Nous ne devons nous opposer à l’intégrisme que dans la mesure de nos intérêts.»

Bientôt, si ces républiques pétrolières refusent de se soumettre, les Etats-Unis les déstabiliseront totalement en utilisant avec encore plus d’intensité les milices islamistes basées en Afghanistan. Un scénario déjà expérimenté au Kosovo : c’est juste à côté et avec l’aide de la base militaire US de Camp Bondsteel que les terroristes de l’UCK ont attaqué le sud de la Serbie fin 2000 et la Macédoine au printemps 2001. Aujourd’hui, tous les pays d’Asie centrale sont plus ou moins engagés dans une guerre contre ces milices panislamistes. Dont la principale est le Mouvement islamique de l’Ouzbekistan, entraîné à Mazer-i-Sharif, qui abrite aussi les milices actives en Tchétchénie et dans le XingJiang chinois.

Grâce à la guerre contre l’Irak, les Etats-Unis ont pu implanter des bases militaires dans le Golfe persique. Grâce à la guerre contre la Yougoslavie, ils se sont installés en Bosnie, au Kosovo et en Macédoine. Cette fois, ils espèrent s’installer en Géorgie, Azerbaïdjan, Turkménistan et Ouzbekistan, tout en modernisant leur base turque d’Incirlik et celle d’Arabie.

S’ils parviennent à conquérir une position aussi avantageuse, ils seront plus proches militairement de l’Iran, du Pakistan et de la Chine et encercleront mieux encore la Russie. Excellent point de départ aussi pour de nouvelles aventures vers le sud : Océan Indien, Indochine.

Contrôler le pétrole de la Chine

Pourquoi Unocal et les autres firmes US associées dans son consortium sont-elles si intéressées à cette route aghane du pétrole, assez risquée tout de même? Le pétrole et le gaz d’Asie centrale sont déjà exportés vers l’Europe. Alors? Selon Bob Todor, vice-président d’Unocal : «L’Europe occidentale est un marché difficile, caractérisé par des prix élevés pour les produits pétroliers, une population vieillissante et une concurrence accrue de la part du gaz naturel. De plus, la région est soumise à une compétition féroce.»

Le marché asiatique intéresse donc davantage Unocal car, explique encore Todor, ce pipeline arriverait dans l’Océan Indien et serait bien plus proche des marchés-clés de l’Asie: «Les géants pétroliers US pourraient vendre dans des marchés en forte expansion. Les profits annoncés sont largement plus élevés que ceux du marché européen. Mais la construction ne peut commencer que si un gouvernement internationalement reconnu est formé en Afghanistan.»

Unocal parle des profits qu’elle espère. Mais l’administration US pense aussi au chantage qu’elle pourrait exercer sur l’économie chinoise. Pour commencer à appliquer la stratégie définie par Brzezinski et Kissinger (voir plus haut), le pétrole est l’arme rêvée. Parce que le développement continu de l’industrie chinoise augmente très fort ses besoins en pétrole et en gaz. Une fois encore, qui contrôle production et transport de ces matières, contrôle aussi l’économie de tous les pays qui en dépendent.

Pékin a vu le danger. Fin août 2000, Xia Yishan, chercheur à l’Institut de Recherche des Affaires intenationales de Chine, écrit: «En raison d’une croissance économique soutenue, notre pays a dû importer de grandes quantités de pétrole ces dernières années. Alors que nous comptons investir à l’extérieur pour notre pétrole (...), le capital monopoliste international, avec l’aide de ses gouvernements, a mis la main sur les plus grands marchés de pétrole et de gaz dans le monde. Le capital monopoliste occidental lutte avec agressivité pour obtenir les ressources des pays de l’ex-URSS. A coup sûr, tous tenteront avec acharnement d’empêcher des compagnies chinoises d’obtenir ces ressources énergétiques. Nous devons formuler au plus vite notre propre stratégie : la production interne est la solution fondamentale.»

Et, après les attentats, la réaction de Pékin est immédiate. Dès le 21 septembre, Zhu Xingshan, sous-directeur de l’Institut de Recherche du Centre Economique de l’Energie, tire les leçons : «Nous avions envisagé d’installer des pipelines pour augmenter notre approvisionnement à partir de l’Asie centrale et de la Russie, et nous avions déjà des accords avec la Russie. Mais, suite aux attaques du 11 septembre, nous devons modifier cette stratégie. Les attaques ont objectivement fourni un prétexte aux Etats-Unis pour entrer en Asie centrale.» Et de plaider, également, pour l’établissement rapide de réserves stratégiques, pour des recherches plus poussées sur la liquéfaction du charbon «travail négligé durant de longues années au vu des coûts élevés et des dommages à l’environnement. Mais suite aux attaques du 11 septembre, nous devons changer notre façon de voir ces choses.»

Vraiment pressés de trouver Ben Laden ?

Pourquoi le chef de l’état-major britannique a-t-il déclaré, après deux semaines de bombardements, que ce conflit «pourrait durer 50 ans»! En fait, ils savaient depuis le début que cette guerre serait longue, mais ils ont dû attendre quelque peu avant de le dire. L’important était de déclencher la guerre en manipulant l’opinion et en forçant leurs “alliés”.

Très vite aussi, le ministre US Rumsfeld s’est mis à dire que peut-être on ne trouverait pas Ben Laden. Pourquoi ?

Parce que, si vous êtes une superpuissance et que vous tenez absolument à implanter vos bases militaires en un point stratégique où elles ne sont pas tellement désirées, vous devez bien cacher votre jeu. Créer d’abord un problème en jetant de l’huile sur le feu. Et veiller à ce qu’il ne soit pas résolu de sitôt. Un précédent : les USA ont promis un Kosovo multiethnique et pacifié, mais en réalité ils ont armé et excité l’UCK afin de déstabiliser la région pour longtemps. Grâce à quoi ils ont pu y installer leur plus grande base militaire créée à l’étranger depuis la guerre du Vietnam. Washington ne veut pas d’une solution, elle veut seulement un problème. De longue durée.

Pour une superpuissance qui veut dominer et exploiter le monde, plonger délibérément les peuples dans la souffrance n’est pas un problème moral. Juste un atout dans le grand jeu stratégique. La définition de la barbarie moderne, c’est ça.

Objectif n° 3 : Préserver la domination US sur l’Arabie Saoudite

Si la guerre actuelle de Bush est une guerre d’attaque pour conquérir la domination de l’or noir en Asie centrale, elle est en même temps une guerre de défense pour sauver le régime saoudien, allié décisif au Moyen-Orient. En effet, Ben Laden est saoudien comme la majorité des auteurs présumés des attentats et aussi comme la majorité des soutiens financiers à son organisation Al Qaeda. Et en tête des grands reproches de Bush à Ben Laden, figure celui-ci : «Ils veulent renverser les gouvernements existants dans de nombreux pays arabes comme l’Egypte, l’Arabie Saoudite et la Jordanie.»

Serait-ce une grande perte pour le peuple d’Arabie Saoudite si disparaissait ce régime corrompu et tyrannique, la dernière féodalité au monde? Il ne semble pas, même aux yeux du New York Times : «Jusqu’à présent, le flux de pétrole et d’argent saoudien a fait taire toute critique américaine sérieuse à l’encontre de la complète corruption de la famille royale, de son mépris de la démocratie et des répugnantes violations des droits de l’homme commises en son nom.» En fait, il semble que seuls les Etats-Unis y perdraient, toujours selon le même journal : «Depuis des décennies, les Etats-Unis et l’Arabie saoudite ont tiré profit de ce marché sans état d’âmes au coeur de leur relation : l’Amérique recevait le pétrole pour faire tourner son économie et l’Arabie Saoudite la protection de la puissance militaire américaine.»

Exact. En l’an 2000, l’Arabie a vendu plus de soixante milliards de dollars de pétrole sur les marchés mondiaux. La moitié du total du Moyen-Orient. L’intérêt pour Washington, c’est qu’au lieu de réinvestir ces pétrodollars sur place, de créer une industrie locale et un développement social, comme l’Irak avait tenté de le faire, la dynastie saoudienne les dépense dans un luxe insensé, mais surtout à Wall Street et dans les bons du trésor américain. Epongeant ainsi une part du considérable déficit US. Le Koweït et les Emirats Arabes font pareil. En outre, contrôler les cheikhs et les émirs permet à Washington de maintenir le cours du pétrole libellé en dollars et non en euros.

Tout va bien, donc? Sauf que même une partie des riches d’Arabie contestent, reconnaît un autre grand éditorialiste US, William Pfaff : «L’Arabie Saoudite est aussi attaquée par les enfants de l’élite saoudienne, tels Mr. bin Laden (...) ennemis déclarés à la fois de l’Amérique et de leurs propres dirigeants qu’ils affirment corrompus.» “L’argent des terroristes” vient bien de là, confirme le New York Times : «Ils sont l’élite de la société saoudienne, des hommes prospères et respectés avec des investissements qui couvrent le monde entier et une réputation de générosité. Mais le gouvernement US affirme à présent qu’un des plus importantes personnalités Yasi al-Qadi et beaucoup d’autres citoyens saoudiens influents ont transféré des millions de dollars à Osama bin Laden.»

Quels intérêts économiques peuvent expliquer ce conflit? En fait, Ben Laden appartient à une riche famille d’affaires. Est-ce une bourgeoisie nationale ou seulement une autre fraction de l’aristocratie féodale? En tout cas, il apparaît qu’elle entre à présent en contradiction avec la dynastie royale et avec les Etats-Unis. Parce que les 5.000 membres de l’élite dynastique n’ont pas créé d’industrie et bloquent le développement économique du pays en se contentant de placer mille milliards de dollars dans les banques étrangères.

Ce n’est d’ailleurs pas le seul endroit du tiers-monde où des classes dominantes, autrefois privilégiées par les USA, finissent par se heurter à leur spoliation sans limites. On l’a vu chez les “tigres” d’Asie du Sud-Est, en Corée du Sud, en Malaysie.

Mais l’Arabie n’est-elle pas un pays où tout le monde est riche et donc sans conflits de classes? En réalité, la forte baisse des prix du pétrole ces dernières années a entraîné celle des revenus des citoyens ordinaires. De 16.000 $ au début des années 80, le revenu annuel par tête est tombé aujourd’hui à 7.000 $. Avec une polarisation croissante entre riches et pauvres, remarquée même par le Financial Times : «Les quartiers riches de Riyad, avec leurs luxueuses boutiques au style US, contrastent fortement avec la pauvreté du sud de la ville où certaines femmes mendient dans les rues.» 35% des hommes sont sans emploi. Et 95% des femmes. Il n’y a guère d’industrie pour absorber cette armée de chômeurs en expansion.

Dans cette lutte pour le pouvoir, les divers clans saoudiens utilisent la religion comme instrument. Mais aussi le ressentiment provoqué dans la jeunesse par l’oppression de la Palestine et la présence des troupes US, considérés comme des occupants. 5.000 officiellement, mais cinq fois plus selon d’autres sources. Cibles, déjà, de plusieurs attentats. Dont celui de 1996 près de Dahran (19 soldats US tués). La majorité de la population saoudienne souhaite voir diminuer l’emprise US sur le pays. Ben Laden fournit une expression à ce courant, renforcé encore après le 11 septembre.

Revenons à la question clé : où faut-il placer les pétrodollars? Les pays arabes doivent-ils rester de simples pions US ou rechercher leur propre développement? C’est exactement la même contradiction qu’avait soulevée Saddam Hussein en février 1990. Parlant devant les chefs d’Etat du Conseil de Coopération Arabe (Irak, Arabie Saoudite, Egypte et Jordanie), il avait demandé le retrait des troupes US de la région : «Si les peuples du Golfe, avec tous les Arabes, n’y veillent pas, la région du Golfe Arabe sera gouvernée par les Etats-Unis.» Et il proposait des accords régionaux de coopération économique.

Le crime majeur! Proposer que les peuples d’une région – et quelle région! – s’organisent en fonction de leurs intérêts propres et non de ceux des multinationales US! C’est cela évidemment qui a provoqué la terrible punition infligée à l’Irak. Washington a voulu infliger un exemple de destruction totale pour intimider à jamais toute bourgeoisie arabe tentée de suivre une voie indépendante.

Mais Washington risque-t-elle réellement de perdre sa position dominante en Arabie Saoudite? Oui, répond un expert de l’Advanced Strategic and Political Studies de Washington : «En 1995, l’Arabie Saoudite a failli basculer dans la guerre civile, en raison d’une lutte interne de pouvoir qui ne fut guère remarquée en Occident entre le prince royal Abdullah et son rival et beau-frère, le prince Sultan. Celui-ci pria l’autorité religieuse suprême, l’Ulema, de soutenir ses aspirations au trône. Mais l’Ulema refusa. Abdullah consolida alors sa position en demandant à la garde nationale bédouine d’engager de très spectaculaires manoeuvres militaires.»

Le conflit n’est pas terminé : «Plus longtemps Ben Laden parviendra à échapper aux bombes américaines, plus il stimulera l’esprit de résistance parmi ses partisans saoudiens. Dans cette situation, le prince héritier Abdullah pourrait bien rechercher l’abdication du roi Fahd. Lui et la famille royale auront alors un choix difficile : affronter Ben Laden ou conclure un grand compromis. Il pourrait décider de mener les troupes bédouines de la Garde Nationale saoudienne dans une grande bataille contre les supporters de Ben Laden. Une grande bataille inter-wahabbite sans précédent, pratiquement une guerre civile. Ou bien il pourrait inviter l’Amérique à retirer ses forces du pays. Un tel compromis réduirait fort l’influence des membres de la famille royale considérés comme les alliés de l’Ouest.»

Dilemme pour Washington aussi. Ce n’est certainement pas pour rien que Bush a fait arrêter des enquêtes du FBI qui menaient vers certains soutiens saoudiens de Ben Laden.

En fait, c’est dans l’ensemble du Moyen-Orient que Washington se trouve face à une forte contradiction : il ne veut et ne peut renoncer ni à Israël, ni à l’Arabie Saoudite. Le premier est son pion militaire majeur; en fait, c’est tout simplement une extension de l’armée US. Mais Israël ne peut se maintenir qu’en opprimant les Palestiniens et en menaçant ses voisins. D’autre part, l’Arabie Saoudite est son pion économique majeur pour conserver les revenus du pétrole dans ses propres caisses. Or les dirigeants saoudiens, comme les autres dirigeants arabes sont confrontés à la pression de la lutte du peuple palestinien. La seule véritable lutte de masse, la seule qui exclue tout compromis pourri dont sont friands les classes privilégiées, arabes et autres.

L’Intifada est le cauchemar de Washington. Et l’espoir de tous les peuples.

Objectif n° 4 : Militariser l’économie comme “solution” à la crise

En dépit de certaines circonstances favorables, les crises conjoncturelles du capitalisme occidental se succèdent à intervalles de plus en plus rapprochés. En outre, plusieurs régions dites “prometteuses” se sont effondrées l’une après l’autre : les “tigres” asiatiques, la Russie, l’Amérique latine. A chaque fois, les analystes financiers ont craint que Wall Street et tout le système mondial soient entraînés dans une récession catastrophique. Beaucoup n’excluant pas une réédition du krach de 1929 et considérant avec crainte le ralentissement de l’économie, entamé fin 2000.

De toute façon, même s’il échappe au krach pour cette fois, le capitalisme occidental ne fait que retarder son problème. Puisqu’il reporte toujours davantage le poids de la crise sur le tiers monde et sur les pauvres. Mais cette “solution” crée un problème plus grand encore : comment les multinationales pourront-elles vendre à ceux qu’elles ont appauvris? Cela s’appelle scier la branche sur laquelle on est assis.

Le fossé riches – pauvres n’est pas seulement une injustice immorale; il est aussi un problème économique insoluble pour le capitalisme. D’un côté, existent des capacités de production sans précédent et sans cesse croissantes; de l’autre côté, un écart toujours plus grand entre ceux qui produisent et ceux qui devraient consommer. Neuf personnes sur dix sont aujourd’hui dans le besoin, et les programmes de la Banque Mondiale ou du FMI ne cessent d’aggraver cela. Ce n’est pas ainsi qu’on fabrique des clients qui feront tourner l’économie globale.

Avant même les attentats, l’économie US (le modèle à ce qu’il paraissait) venait de perdre un million d’emplois en un an. Et les entreprises technologiques (l’avenir de la Bourse, nous avait-on dit) étaient en chute libre.

Comment les relancer ? Pour les dirigeants US, il n’y a pas trente-six moyens. Gonfler le carnet des commandes militaires est la méthode qui a été employée à chaque fois que l’économie US était menacée de récession et qu’il fallait “sortir de la crise”.

A l’époque de la guerre du Vietnam, quinze économistes US réputés écrivaient : «Il est impossible d’imaginer pour l’économie un substitut à la guerre. Aucune technique (n’est) comparable en terme d’efficacité pour maintenir un contrôle sur l’emploi, la production et la consommation. La guerre était et reste de très loin un élément essentiel à la stabilité des sociétés modernes. (Le secteur militaire) constitue le seul secteur d’importance de l’économie globale assujetti à un contrôle complet et discrétionnaire des autorités gouvernementales. La guerre, et la guerre seule, est capable de résoudre le problème des stocks.»

La paix est donc l’ennemi. A la fin de son mandat, Clinton avait appelé à augmenter de 70% en six ans le budget militaire US bien qu’il dépasse déjà, à lui tout seul, celui de toutes les autres grandes puissances militaires réunies. Bush a continué dans la voie ainsi tracée avec le National Missile Defence (NMD), le super-bombardier JSF et d’autres programmes militaires.

Cette militarisation de l’économie poursuit deux objectifs. Premièrement, puisqu’il y a défaillance de la consommation privée comme moteur de l’économie, la remplacer par d’énormes programmes de commandes publiques d’armements. Il faut savoir que le “complexe militaro-industriel”, comme on dit, ne se limite nullement aux seuls marchands de canons au sens traditionnel, mais englobe également les multinationales “classiques”: Ford, General Motors, Motorola, les sociétés technologiques. Deuxièmement, utiliser davantage encore la force militaire pour accaparer les richesses de la planète. Au détriment certes des peuples du tiers monde, mais aussi au détriment de ce que Washington appelle ses amis et qui sont en réalité ses rivaux dans le partage du monde.^

Le “bouclier anti-missiles” (NMD) en est l’exemple parfait. D’abord, ce n’est pas un “bouclier”, mais bien une arme offensive. Elle permettra aux Etats-Unis d’attaquer tous les pays qu’il leur plaira sans craindre de riposte. Ensuite, il garantit une manne de bénéfices plantureux pour le complexe militaro-industriel.

Enfin, le NMD permet aux Etats-Unis, en relançant la course aux armements, de creuser un écart plus grand encore et d’affaiblir leurs rivaux militaires potentiels: Europe, Russie, Chine. Déjà, l’Union Européenne a décidé d’emboîter le pas en créant une industrie militaire unifiée et en augmentant les budgets en vue de l’Euro-Armée.

Objectif n° 5 : Briser la résistance du tiers monde et la lutte anti-mondialisation

Partout, croît la résistance à la mondialisation impérialiste. Parmi les peuples du tiers monde, mais aussi dans les pays riches.

Le tiers monde d’abord. Des pays très divers, mais qui ont en commun de refuser de se mettre à genoux. Cuba défend son socialisme. L’Irak résiste toujours, malgré dix ans d’embargo et de bombardements. Le nouveau Congo tente de préserver son indépendance. Les Coréens, des deux côtés, aspirent à la réunification et à la paix. Et des mouvements révolutionnaires progressent à nouveau, inspirés par un projet de société alternatif : Colombie, Népal, Inde, Philippines, Mexique.

Le Nord de l’Amérique latine inquiète particulièrement Washington qui craint de voir s’y former un triangle progressiste : Colombie, Venezuela, Equateur. Ce triangle sortirait Cuba de son isolement et bouleverserait le rapport de forces dans tout le continent. Offrant un appui et de nouvelles perspectives aux luttes populaires du Brésil et d’Argentine.

Dans ce monde de guerres et de révoltes, l’Intifada a constitué un facteur très important. Si l’Otan a réussi à infliger une défaite aux Serbes, les Palestiniens ont montré, eux, qu’un peuple finit toujours par se relever. Que les oppressions les plus fortes ou les trahisons les plus pernicieuses ne peuvent venir à bout de l’esprit de résistance. Là où il y a oppression, il y aura toujours résistance. La deuxième Intifada a fortement renforcé la colère des masses arabes et musulmanes.

Dans les pays industrialisés, aussi, la résistance vient de connaître un développement très important. Avec Seattle et Gênes, une nouvelle génération s’est lancée dans la lutte. Jeune, combative, inventive. Alors que la gauche traditionnelle et le mouvement ouvrier s’étaient laissés endormir par les promesses d’un monde meilleur à condition de ne pas combattre le système, voici le réveil. Un mouvement de masse : des jeunes surtout, implantés dans de nombreux pays et avec un début de coordination, ne tolèrent plus l’injustice, le pillage du tiers monde, la destruction de la planète, ils proclament «qu’un autre monde est possible» et se battent pour le préparer tout de suite, en inventant leurs propres modes de lutte.

La génération Internet. Une arme nouvelle et formidable qui permet à des millions de jeunes de s’informer et d’informer en dehors des médias dominants. «Don’t hate the media. Be the media.» (Ne haïssez pas les médias. Soyez les médias), propose la nouvelle agence Indymedia, qui fut à la pointe de cette info alternative à Gênes et, à cause de son succès, la cible des matraques de Berlusconi. Après IndyMedia Belgique, des sections se sont créées ou se préparent dans les autres pays européens.

Grâce à Internet, les cyber-activistes ont réussi de spectaculaires mobilisations internationales, mettant en difficulté la Banque Mondiale, l’OMC et autres FMI, habitués à régler le sort des peuples hors la présence de ceux-ci. Le huis clos a vécu. Le débat sur l’avenir de la planète est devenuS global. Et quand on lit les documents de la Banque mondiale ou des services policiers US, on mesure combien ils craignent ce nouveau mouvement et son efficacité Internet.

Bien sûr, ce mouvement est très divers, ce qui en fait d’ailleurs la richesse et l’ampleur. Bien sûr, les gouvernants occidentaux tentent déjà de le récupérer en lui proposant, après les matraques, le “dialogue”. Tentant de les persuader qu’il ne faut pas dénoncer le système actuel mais seulement lui ajouter quelques touches plus humaines et plus participatives.

Et, bien sûr, ce mouvement aura à résoudre plusieurs questions délicates. Comment réussir la jonction avec le mouvement ouvrier, avec ces luttes actuelles des travailleurs, victimes un peu partout en Europe de la même logique? Comment surmonter le barrage que posent encore des dirigeants syndicaux généralement crispés à l’égard de ces jeunes et de toute remise en cause trop sérieuse de l’Europe des multinationales? Comment élargir le mouvement antimondialisation en un mouvement anti-guerre, ce qu’ont déjà réussi les jeunes Grecs et les jeunes Italiens (150.000 manifestants anti-guerre en Italie en octobre 2001), mais qui prend davantage de temps en France et dans d’autres pays européens? Enfin, comment définir plus clairement cet “autre monde” auquel ils aspirent, en tirant les leçons des sociétés socialistes, mais de façon objective et sans se laisser impressionner par les bilans déformés qu’on en dresse, non sans arrière-pensée?

L’avenir du mouvement dépendra des réponses à ces questions. Et de celle-ci, tout d’abord : participer au système ou le contester radicalement? Les chants de sirènes ne manquent pas. Face à la contestation et à sa popularité, les dirigeants du capitalisme occidental ne cessent de répéter qu’ils ont compris le message et vont en tenir compte. Mais dans la réalité, c’est l’inverse qui se produit. Alors que la privatisation tous azimuts et la destruction des protections étatiques se sont avérées catastrophiques pour les pays du tiers monde, à chaque négociation, les pays riches essaient d’imposer le même “remède” qu’avant.

100 des 142 pays membres de l’OMC ont affirmé que les accords déjà réalisés (commerce, propriété intellectuelle, services, etc) sont déséquilibrés et favorables aux pays riches. Malgré cela, dirigeants et médias occidentaux ne cessent de répéter qu’il faut poursuivre dans la même direction et généraliser à d’autres matières. Que le salut viendra de l’ouverture totale du marché.

En réalité, ce remède est un poison, explique Raoul Jennar, analyste de l’ONG Oxfam : «Permettre aux investisseurs et en particulier aux sociétés transnationales de se comporter partout comme bon leur semble, mettre les entreprises nationales en concurrence avec les firmes transationales, imposer aux pays du Sud des contraintes en matière d’environnement alors que les gros pollueurs sont au Nord, telles sont quelques uns des intentions de l’Union européenne. Le colonialisme historique a trouvé de nouveaux instruments pour se perpétuer.» La nécessité de former un front international Mais, d’ores et déjà, la naissance de ce mouvement antimondialisation est un événement d’une importance historique, dépassant probablement celle de Mai 68. Aujourd’hui, il devient possible de créer un front international contre l’injustice et contre la guerre. Réunissant le Nord et le Sud, le combat du tiers monde et celui des progressistes des pays riches.

Contre la guerre du Vietnam, un tel front avait permis de faire reculer la plus puissante armée du monde et d’arrêter ses crimes. Aujourd’hui, c’est plus nécessaire encore. Car trois tâches urgentes s’imposent à la gauche mondiale et il faut absolument les entreprendre en unissant toutes les forces :

1. Arrêter les nombreuses guerres en préparation.
2. Empêcher la criminalisation des mouvements de libération du tiers monde.
3. Empêcher de même la criminalisation du mouvement antimondialisation dans les pays du Nord.

Examinons brièvement ces trois menaces.

1. Une guerre “sans limites”

La guerre déclenchée en octobre 2001 sera très longue. Elle ne s’achèvera pas avec un changement de pouvoir à Kaboul, ni même, s’ils y arrivent durablement, par une occupation transformant l’Afghanistan en un protectorat US ou international.

Peu après le 11 septembre, le vice-ministre US de l’Armée Wolfowitz avait réclamé qu’on frappe non seulement l’Afghanistan, mais aussi les «bases terroristes en Irak et dans la vallée de la Bekaa au Liban». Parlant même de «terminer (sic) les Etats qui soutiennent le terrorisme». La liste de ces Etats à ‘terminer’ comprend l’Afghanistan, mais aussi l’Irak, le Soudan et même la Syrie ou la Corée du Nord.

Plus tactique, le ministre des Affaires étrangères Colin Powell a fait comprendre que les Etats-Unis n’arriveraient à rien en attaquant de tous les côtés à la fois. Qu’il fallait construire un “front contre le terrorisme” le plus large possible, essayant d’y inclure les pays arabes, la Russie, voire la Chine. Powell pensait que ce front serait rendu impossible par une attaque rapide contre l’Irak (que soutiennent la majorité des Arabes). Les Européens se sont rangés à la ligne Powell. Les pays - cibles seront donc attaqués un par un.

Combien de temps cela durera-t-il? Le vice-président US Cheney parle d’une guerre «qui durera plus longtemps que nos vies». Le chef d’état-major adjoint affirme que les Etats-Unis n’ont pas planifié des opérations militaires d’une telle ampleur depuis la Seconde Guerre mondiale.

Marketing oblige, les dirigeants des Etats-Unis avaient d’abord baptisé leur guerre du beau nom de “Justice sans limites”. Ils ont dû très vite retirer le premier mot. Mais les deux autres sont parfaitement adaptés : nous sommes entrés en effet dans une guerre sans limites. La guerre globale.

Et c’est bien une guerre pour imposer la mondialisation. En 2000, le président de la société française d’armements Aerospatiale avait annoncé, à la recherche de commandes bien sûr : «Il faudrait être aveugle pour ne pas voir les prémices d’une guerre froide étendue à l’échelle de la planète. Il est clair que la mondialisation n’est pas seulement celle de l’économie.»

Guerre froide? Un euphémisme. Les victimes – qui sont au Sud, il est vrai – ne la trouvent pas si froide. Et il y en aura de plus en plus. Lorsqu’il déclencha les bombardements sur l’Irak en 1991, le père Bush avait solennellement promis que cette “dernière guerre” permettrait d’inaugurer un Nouvel ordre mondial de justice et de paix. Depuis, il n’y a jamais eu autant de guerres : Bosnie, Somalie, Yougoslavie, Macédoine, Caucase, Congo, Colombie, Afghanistan et d’autres. Et Bush II fait tout pour accélérer encore ce rythme infernal.

2. La deuxième tâche du front international pour la paix, c’est d’empêcher la criminalisation des mouvements de libération du tiers monde.

L’Union Européenne a accepté l’exigence de Bush : tous les pays alliés aux USA devront sur leur propre territoire dresser la liste des organisations “terroristes”, interdire tout soutien à ces organisations, renforcer l’appareil policier et judiciaire par des mesures plus répressives comme la détention préventive sans limites dans le temps.

Aujourd’hui, ces mesures concernent surtout les organisations intégristes. Mais, au gré des priorités américaines, nous pouvons déjà affirmer que demain le Front Populaire de Libération de la Palestine, le FARC colombien ou la Nouvelle Armée Populaire des Philippines seront sur la liste.

Le 13 novembre 2001, le gouvernement britannique a présenté un projet dit “antiterroriste” qui contredit explicitement l’article 5 de la Convention européenne des Droits de l’Homme. Toute personne non seulement accusée mais simplement soupçonnée d’activités terroristes pourra être détenue pour une durée illimitée sans procès, ni inculpation.

Le même jour, Bush signait un ordre militaire permettant «le jugement de terroristes présumés, de nationalité étrangère, par une cour militaire spéciale et non des juridictions civiles.» Les sources de l’accusation pourront rester secrètes, les accusés ne disposeront d’aucun recours et, comme l’écrit, le New York Times, «les droits de la défense seront sévèrement limités.»

D’un côté, les Etats-Unis s’opposent farouchement à la création de tout tribunal international qui pourrait juger leurs crimes de guerre. De l’autre côté, ils se préparent à juger eux-mêmes, dans l’arbitraire, ceux qui osent tenter de libérer leurs peuples. Et qui seront évidemment baptisés “terroristes” après une campagne de démonisation médiatique.

3. Mais les attentats ont aussi fourni un prétexte idéal pour criminaliser le mouvement antimondialisation.

Et même toute opposition politique ou populaire dans les pays occidentaux. A Gênes, cela n’avait pas du tout marché. Les matraques de Berlusconi n’avaient réussi, selon plusieurs sondages européens, qu’à rendre le mouvement antimondialisation bien plus sympathique que le G-8 et les organes dirigeants du capitalisme international.

A présent, les circonstances sont bien plus favorables. Et tout d’un coup, l’Europe voit des terroristes partout. Le 21 septembre 2001, le Conseil européen a décidé que tous les États mettraient immédiatement et systématiquement leurs données sur le terrorisme à la disposition d'Europol. Celui-ci pourra dorénavant effectuer des enquêtes sur tout le territoire de l’Union et même y contraindre certains Etats.

Le mot terrorisme recevant une signification très large, nous allons connaître bientôt une centralisation sans précédent de l'information sur l'opposition politique dans l'Union européenne Et ces données, que personne ne contrôle, devront transmises aux États-Unis.

Le 30 septembre, la Commission européenne a adopté une proposition de “lutte contre le terrorisme”. Sa définition montre qu’elle voit bien plus loin que les attentats perpétrés aux USA : «Les actions terroristes minent les lois et règlements et les principes fondamentaux sur lesquels reposent les traditions constitutionnelles et la démocratie des États membres de l'Union. Elles sont commises contre un ou plusieurs États, leurs institutions ou leur population dans l'intention de les intimider et de modifier ou de détruire les structures politiques, économiques et sociales de ces pays.»

Parle-t-on ici seulement de meurtres, kidnappings ou utilisation d'armes? Non. Deviennent aussi actes terroristes, s’ils sont commis pour un des buts ci-dessus : «la prise de possession ou la destruction de propriétés d'État, de moyens de transport public, de lieux publics ou le blocage de besoins de base comme l'électricité ou la mise en danger de personnes, de biens, d'animaux ou de l'environnement». L'Union européenne admet elle-même que la violence de rue à caractère politique tombe sous le coup de sa définition.

José Bové pourra donc être étiqueté “terroriste”. Comme tout militant syndical ou antimondialisation en Europe s’il recourt à une des formes traditionnelles d’action de rue. En fait, cette définition du crime politique vise un large éventail d'oppositions au capitalisme.

La mobilisation par Internet du mouvement est également entravée : Les «attaques par le moyen de systèmes informatiques» constituent aussi un délit terroriste s'ils tombent sous le concept politique de terrorisme esquissé ci-dessus. Les multinationales européennes sont-elles une force de paix? Avant de conclure, il faut encore examiner une question souvent posée dans les débats : l’Europe ne serait-elle pas plus sage et moins guerrière que le cow boy US? Ne faudrait-il pas soutenir l’Euro-Armée pour lui faire accomplir des “missions de paix”? Le Figaro a-t-il raison d’écrire que «les Quinze divergent sensiblement des Américains dans leur rapport au monde. Washington tend à gérer la planète de façon technico-militaire, les Européens essayent de développer une approche globale de la sécurité où le militaire n’est qu’un moyen parmi d’autres de la gestion politique des conflits.»?

En réalité, ces deux lignes tactiques existent aussi aux Etats-Unis, nous l’avons vu. Mais leurs buts sont les mêmes, et c’est pourquoi les dirigeants européens n’ont aucunement démasqué les véritables objectifs fondamentaux de Bush contre le tiers monde. Chris Patten, commissaire européen aux Affaires étrangères, se montrant entièrement d’accord avec la stratégie Powell, a demandé un «leadership extrême pour contraindre la communauté internationale à s’impliquer très fortement dans ce combat... Il faudra ‘convaincre’ les pays réticents» En gros, l’Union européenne s’est alignée derrière le leadership US. Dès le 12 septembre, elle acceptait d’ailleurs de se référer à l’article 5 du Traité de l’Otan qui oblige à soutenir militairement les Etats-Unis.

Pour autant, tout est-il rose dans ce ménage? Au moment de lancer les bombardements contre l’Afghanistan, George Bush a associé les fidèles “amis britanniques”, a prévenu Chirac et Schröder, mais pas le président en exercice de l’Union européenne, le Belge Verhofstadt. Celui-ci n’a pas pour autant hésité à «accorder son entière solidarité aux Etats-Unis et à tous les autres pays engagés



08/04/2010

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