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La dernière audience du procès DHKC à Bruxelles

"s'exprimer, se réunir, contester, ce n'est pas du terrorisme"

lundi 15 juin 2009

La dernière audience du procès DHKC à Bruxelles

«Pour une conférence de presse où a été lu un communiqué –pour "une conférence de presse" je dis bien–, le Procureur Johan Delmulle réclame dix ans de prison à l’encontre de Musa Aþoðlu. "Dix ans", soit la même peine que celle à laquelle a été condamné Nizar Trabelsi qui s’apprêtait, lui, à faire exploser une bombe dans une base belge de l’OTAN».

Après cette entrée en matière «surréaliste», Jan Fermon va expliquer (quatre heures durant, quatre heures sans s’arrêter) pourquoi, dans la présente affaire, on se doit de prendre en compte un évident «état de nécessité». Un état qui explique et justifie les cinq armes, les faux papiers d’identité, les cachets «officiels» contrefaits –toutes choses retrouvées à Knokke en 1999.
Quatre heures donc pour évoquer ce qui, en Turquie, est habituel, récurrent et fonctionnel : la violence d’Etat, dans son exaspération ordinaire et ordurière. Deux cent quarante-deux minutes exactement pour avancer… près de cinquante exemples.
De l’emprise de l’armée sur l’ensemble des superstructures étatiques à l’incrustation de la mafia dans celles-ci (avec l’aval de l’Etat-Major), Fermon n’aura que peu de temps pour faire entrer dans le prétoire une sorte d’émotivité progressivement portée jusqu’à l’émotion. Des histoires de militants d’extrême gauche aux corps torturés, déchiquetés, écrasés, broyés, noyés, révolvérisés, scarifiés, brûlés, gazés, violentés, violés, vitriolés, passés à l’électricité… Par les forces de sécurité, les services spéciaux (organisés au sein des Corps de police ou des différents départements de l’armée), les escadrons de la mort liés au ministère de l’Intérieur, les officines secrètes financées par la CIA, ou les nervis délégués par la pègre pour assassiner les opposants politiques.
Exemple ? Turan Ünal. Ce tortionnaire, spécialisé dans l’enlèvement de militants et la disparition de leurs corps, faisait partie de diverses unités spéciales (dont l’unité 03) et du Service «Renseignements» de la gendarmerie. Ainsi, le 31 mars 1998, il a participé à l’enlèvement à Ýzmir de quatre membres du DHKC –l’étudiante Neslihan Uslu, Metin Anda (un villageois qui militait contre l’implantation d’une entreprise d’extraction de l’or, Eurogold, empoisonnant la nature au cyanure), le militant Mehmet Ali Mandal et le syndicaliste Hasan Aydoðan. En compagnie de ses sbires, Ünal les a torturés dans une caserne militaire à Foça, a en partie broyé leur corps et a embarqué les restes dans une barque qu’il a fait exploser au large de Seferhisar, une localité proche d’Ýzmir. Ensuite, lui et ses complices ont célébré cette «opération réussie» dans un club de vacances de Çeþme appelé Fly-Inn. Ünal a aussi participé à de nombreuses séances de torture dans les centres les plus connus de la section antiterroriste d’Ýstanbul, au laboratoire de recherche approfondie (DAL) à Ankara, au casino Bayrak, dans les locaux des services secrets de la gendarmerie de Yenimahalle, dans les centres de torture à Izmir, en Phocée, à Üçkuyular. En avril 1998, il a créé une association culturelle ainsi qu’une bibliothèque populaire dans le village de Diphaciköy en province d’Amasya pour y attirer le potentiel de gauche et infiltrer les milieux proches des camps de guérilla tant du DHKP-C que du TKP-ML. En juillet 1996, Ünal a participé à plusieurs enlèvements et à la répression contre les familles des disparus qui avaient manifesté en marge du Sommet sur le logement Habitat. Selon des témoignages concordants, il a activement participé aux séances de sévice. Il a également mis sur pied des réseaux d’informateurs dans les montagnes d’Egée et du Taurus pour filer les combattants du DHKC. Il a commis des activités de provocation dans les campus universitaires de Hacettepe, de Beytepe et à la Faculté des Sciences politiques d’Ankara. Idem à Ýstanbul, où il a tenté d’infiltrer les milieux progressistes de la Faculté des Lettres et a organisé des rafles parmi les étudiants de gauche afin d’intimider et pousser ses victimes à la collaboration.
Durant ses activités de kidnapping menées de novembre 1995 à novembre 1998, Turan Ünal n’a évidemment jamais cessé de s’enrichir : par les trafics de drogue et d’armes, des trafics «sous hautes protections»… «Poing» final ? Le 8 juillet 1999 dans un communiqué explicatif, le DHKC a ouvertement revendiqué l’exécution de cet assassin de masse, dont les missions étaient inspirées, commanditées et couvertes par les plus hautes autorités.

SANS SUITES...
Sur quatre cents plaintes déposées par des victimes de tortures (ou par leurs proches) auprès des organes de Justice turcs compétents, toutes ont été classées «sans suites»... Sauf une (dont les conclusions se font toujours attendre). Pour porter illustration de ces brutalités pour tout dire inimaginables, J. Fermon tendra vers les juges des photos à la vérité insoutenable. Notamment des clichés de la tuerie exécutée au pénitencier d’Ulucanlar (Ankara) par les forces de sécurité... le 26 septembre 1999, lors d’un raid à la kalachnikov. Sur ces documents, on voit distinctement des dizaines de prisonniers politiques dont les cadavres ont été pulvérisés sous les coups de crosse et les balles.
Enfin, Fermon se fera une ultime fois honneur –en prenant en flagrant délire les revendications pénales avancées par le Procureur fédéral contre l’association TAYAD. On le sait ce mouvement (regroupant en Turquie, mais aussi dans la plupart des pays européens, les familles de détenus politiques emprisonnés ou disparus) ne devrait selon J. Delmulle bénéficier d’aucun droit de cité en Belgique parce qu’«il fait partie de la même structure terroriste que le DHKP-C». Autrement dit, TAYAD devrait désormais être purement et simplement interdit en Belgique... «alors que ce n’est aucunement le cas en Turquie» –où ce mouvement a une représentativité sociale et une influence démocratique indéniables. Pour preuve, Fermon fait valoir un reportage photo publié dans l’un des derniers numéros de la revue (sur papier glacé) du HÖC Front for Rights and Liberty»). Des illustrations panoramiques où l’on peut voir treize mille (13.000) sympathisants lors d’un concert donné à Istanbul au profit de TAYAD et 30.000 (30.000) manifestants défilant pour soutenir son combat et ses revendications. Bref une amplitude publique qui n’a rien à voir avec l’habit et l’habitude terroristes dont le Parquet fédéral voudrait travestir cette courageuse organisation…

Fallait-il s’en douter ? Passé 13 heures, le président de la Cour d’Appel invoque un exposé à la longueur compromettante pour refuser à la défense ce qui lui avait été reconnu chichement la veille. La projection des deux vidéos à la durée écourtée ? «Eh bien, ça ne sera pas possible. Vous comprenez ?». Fermon ne comprend pas mais pour Antoon Boyen, c’est comme ça et pas autrement.

Après l’interruption «13 heures 25-14 heures quart», la seconde partie de cette audience finale va donc s’engager au pas de charge. D’abord Raf Jespers (sur la notion de recours justifié à la violence face à la tyrannie, et à la souveraineté populaire pour construire de la démocratie), auquel succède Nadia Lorenzetti. Prenant directement à partie Kris Vincke, l’avoué chaque fois plus désavoué, l’avocate se limite à un considérant et à une admonestation : «Revendiquer des dommages et intérêts au nom d’un Etat mafieux, morbide et criminel, c’est tout simplement choquant. Messieurs de la Cour n’y donnez, s’il vous plaît, aucune suite».
Puis Alexander et Fermon, tous deux courtissimes. Après quoi, une demi-heure est squeezée par Delmulle (là, pour la première fois de la journée, les trois juges n’arrêtent pas de prendre des notes). Premier temps, le représentant du Ministère public passe la pommade et l’onguent («Les faits de répression exercés par l’Etat turc, et qui ont été cités ce matin, sont détestables et intolérables. Cela ne justifie pas pour autant l’action violente du DHKP-C»), après quoi il balance le vitriol et un récit acidifié faisant des accusés des crapules certifiées. Vincke prend le relais pour répéter, comme à chacune de ses interventions, combien le régime «démocratique» turc est droit dans ses bottes («La preuve que les militants du DHKP-C, incarcérés ces dix dernières années, n’ont jamais été les victimes d’un prétendu terrorisme d’Etat, c’est que les 122 d’entre eux qui sont morts l’ont été par leur propre et seule volonté, lors de grèves de la faim qu’ils avaient eux-mêmes décidées»). Une lecture carrément révisionniste de l’Histoire turque contemporaine –de la part d’un avocat acheté, transformé en parfait vendu. Car pour refuser leur transfert dans les nouvelles prisons dites de type F (où les militants auraient été inévitablement transformés en cohortes de morts-vivants), l’opinion démocratique et les secteurs progressistes de la société civile n’ont jamais cessé de réclamer l’ouverture de négociations. Dès juillet 2000 précisément –où pour trouver une solution pacifiée à même de respecter l’identité, l’intégrité des détenus politiques, et mettre un terme à leurs grèves de la faim voire de la soif…, même l’écrivain Orhan Pamuk (devenu, en 2006, Prix Nobel de littérature) fera partie des négociateurs. En vain. Les autorités, roublardes et revanchardes, feront tout pour ralentir l’avènement d’un compromis acceptable par les détenus (espérant, de la sorte, les forcer à mettre fin à leur mouvement de protestation).

TRONQUÉ, DONC TRUQUÉ
Qui risque le plus dans ce dossier tronqué et truqué (où les faits défaits ont été sciemment trafiqués par le Parquet) ? Musa Aþoðlu.
Celui-ci prendra donc la parole. 120 minutes nécessaires pour clarifier ce qu’il est juste d’entendre par «terreur» et par «démocratie». Une démonstration développée sur un ton étonnamment posé et calme. Sauf, une seule fois –quand Musa mettra directement en cause le défenseur du régime turc et l’obscénité d’un Etat coupable d’avoir massacré 28 prisonniers sans défense –dont la seule «violence» était de revendiquer des droits élémentaires.
Dernier à pouvoir s’expliquer : Bahar Kimyongür. Égal à lui-même. Généreux, altruiste, entier. Toujours là pour revendiquer les gestes qu’il avait posés, et l’affirmation irrépressible de les recommencer exactement pareils «si c‘était à refaire».
Après ces explications improvisées (partagées entre une juste véhémence, du bon sens et un zeste d’humour), Antoon Boyen en fera confirmer les affirmations factuelles par l’intéressé lui-même. Des précisions –formant pièce à conviction, versée au dossier– et que les trois magistrats du siège devront apprécier pour constituer leur jugement.
«Nous essaierons de rendre notre Arrêt le 14 juillet», conclura un Président au style en rien révolutionnaire.

Jean FLINKER

Voir les comptes rendus des audiences sur le site du Clea.



20/06/2009

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