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« Et, nous, comme des lâches on a repris notre sale boulot comme si rien ne s’était passé »

« Et, nous, comme des lâches on a repris notre sale boulot comme si rien ne s’était passé » 1 commentaire

Marielle Dumortier est médecin du travail. Elle a également écrit Mon médecin du travail. Pour Et voilà le travail, elle tient une chronique régulière.

 

Abib a 45 ans, il est marié, père de deux jeunes enfants. Sa femme est au chômage depuis dix-huit mois. Il est agent de sécurité depuis six ans. Ses missions varient. Depuis quelques mois il est en poste dans un hypermarché. Il y travaille comme prestataire, et l’entreprise dans laquelle il est salarié ne cesse de changer de propriétaire. Elle a déjà été rachetée 8 fois en 6 ans.

 

Je l’ai vu ce matin en visite de reprise de travail après un arrêt de travail de un mois. Il a eu des douleurs invalidantes dans les deux genoux. Abib m’a apporté ses radios qui objectivent une arthrose débutante dans les deux genoux. Il ne souffre plus et veut reprendre son travail. Je lui explique qu’il peut reprendre ses activités  à condition de s’assoir régulièrement. Il me regarde tristement et me dit que ce sera impossible, il sait que  le code du travail prévoit d’avoir une chaise à disposition mais voilà « ici IL ne respecte pas la loi »

 

Il me relate alors ses difficultés. Ne trouvant pas à se loger facilement, Abib a du s’éloigner  en grande banlieue parisienne pour trouver à louer  un appartement. Du coup  il doit venir travailler en voiture, il met 1h30 chaque matin et il arrive souvent en retard malgré ces précautions: les embouteillages sont trop fréquents. Il a déjà eu de nombreuses remontrances. Il a très peur d’être licencié. Il dit qu’avec cette entreprise c’est tolérance zéro. Son chef d’équipe le terrorise. Il dit qu’il n’est pas le seul a avoir peur, que tous ces collègues de travail sont dans le même état que lui.

 

Il me raconte qu’Alain un de ces collègues a « pété un câble ». Un jour, il s’était absenté un peu trop longtemps aux dires du chef pour aller aux toilettes et il avait du subir des remontrances  en public. Alors Alain avait bondi sur le chef. « On a du le retenir, précise Abib, il allait le briser ». Alain a été licencié sur le champ.

 

« Et, nous, dit Abib, comme des lâches on a repris notre sale boulot comme si rien ne s’était passé. J’ai honte je revois toujours les yeux d’Alain plein de rage, et son ‘merci les gars’ quand il est parti. Il savait qu’on ne pouvait rein faire mais quand même on aurait dû… On subit, on a que ça à faire. On travaille comme des automates. On mange à pas d’heure, quand le chef nous donne la pause. Parfois il oublie, ou bien il n’y  a personne pour nous remplacer. Alors on attend. C’est comme pour aller aux toilettes: il faut se faire remplacer et attendre l’autorisation du chef. On n’a pas le droit de boire, de s’asseoir. L’autre jour, un jeune embauché est resté 2 h dans l’équipe. Il mâchait un chewing gum. Le chef l’a vu, il a été renvoyé sur le champ ».

 

Il m’explique  les remarques désobligeantes de ses chefs, les insultes des clients avec parfois des  propos racistes. Il dit que son « travail, c’est de la merde », qu’il n’a aucune reconnaissance, mais qu’il ne peut rien faire d’autre que de supporter tout cela. il a une femme et des enfants à nourrir. Il pleure en me disant tout cela.

Me voyant désemparée, il se lève et me remercie de l’avoir écouté, « c’est déjà beaucoup me dit-il en me serrant la main ».



29/01/2011

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