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En Géorgie, rencontre avec la « hackeuse à la pelle » de 75 ans

En Géorgie, rencontre avec la « hackeuse à la pelle » de 75 ans

Accusée d'avoir causé une panne d'Internet dans trois pays, la retraitée nie. Le Net ? « Je ne sais pas ce que c'est ! » Reportage.

Hayastan Shakarian, 75 ans, dans son village d'Armazi, en Géorgie, le 17 avril 2011 (Julien Blanc-Gras).

(D'Armazi, Géorgie) L'histoire a fait sourire au début du mois. Une retraitée géorgienne aurait, le 28 mars dernier, sectionné un câble d'un coup de pelle pour revendre le métal. Bilan : une panne de plusieurs heures sur une bonne partie des réseaux Internet de l'Arménie, de la Géorgie et de l'Azerbaïdjan.

L'incident a eu lieu à Armazi, un petit village situé à une vingtaine de kilomètres de la capitale Tbilissi. Sur la route, on aperçoit les lotissements accueillant les réfugiés chassés par l'armée russe lors du conflit éclair de l'été 2008 en Ossétie du sud.

Dans les rues boueuses d'Armazi, on croise des poules, des adolescents qui retapent une voiture, des cabanons et quelques barres d'immeubles de style soviétique aux fenêtres desquelles pullulent les paraboles.

Née à Gori, la ville natale de Staline au centre du pays, Hayastan Shakarian vit ici depuis 1963. Retraitée des chemins de fer, on lui a alloué un petit appartement qu'elle partage avec sa famille. Sept personnes vivent sous ce toit.

« Je n'avais jamais entendu parler d'Internet »

Quand on frappe à sa porte, la « hackeuse à la pelle », comme l'a surnommée la presse, a un sérieux mouvement de panique :

« J'ai cru que c'était la police qui venait m'arrêter. Je passe des nuits blanches à cause de ça. »

 

D'origine arménienne, veuve et mère de trois enfants, c'est une fragile petite dame de 75 ans qui se déplace à pas lents. Fichu sur la tête, pull troué et tongs en plastique sur d'épaisses chaussettes roses. Ses journées, elle les remplit en s'occupant du jardin et des ruches d'un de ses fils.

Elle est visiblement dépassée par les évènements :

« Je n'avais jamais entendu parler d'Internet, je ne sais pas ce que c'est. »

 

Son fils Sergo, un chômeur de 50 ans, confirme :

« Elle n'utilise pas le téléphone, elle regarde à peine la télé : elle est quasiment sourde. »

 

31% des Géorgiens sous le seuil de pauvreté

On visite les lieux du méfait, à l'écart du village. Dans un fourré bordant la voie ferrée, une bande jaune « Police - Do not cross » (police, ne pas traverser) entoure une tranchée peu profonde où apparaît un câble, réparé depuis par la compagnie Georgian Railway Telecom. L'Internet de trois pays du Caucase passe donc ici, illustration de la fragilité des infrastructures locales.

Si le ministère de l'Intérieur affirme que Shakarian a avoué le vol, elle nie maintenant toute responsabilité, expliquant qu'elle cherchait simplement du bois :

« C'est un homme qui a volé ce câble, il faut de la force pour faire ça. Moi je n'aurais pas pu. On m'a accusée parce que j'ai l'habitude de ramasser tout ce que je trouve par terre. C'est ce que font les vieux et les enfants ici, pour revendre à la sauvette et aider les familles. »

 

L'industrie de la ferraille représente en effet une part significative de l'économie géorgienne, un de ses principaux secteurs d'exportation, avec le vin et l'eau minérale. Près d'Armazi, des centres de collecte de métal offrent 11 lari (environ 4,50 euros)pour un kilo de cuivre. Une ressource potentielle non négligeable pour les précaires comme Hayastan Shakarian :

« J'ai travaillé toute ma vie et j'ai une retraite de 90 lari par mois [environ 40 euros, ndlr]. On ne peut pas vivre avec ça. »

 

Sergo Shakarian, le fils de Hayastan, à Armazi (Julien Blanc-Gras).Situation commune dans un pays dont 31% de la population vit encore sous le seuil de pauvreté, malgré une croissance de 6,4% du PIB en 2010. Si le taux de chômage officiel s'élève à 16,3%, Transparency International estime qu'il serait en réalité proche de 30%. Sergo Shakarian va dans ce sens :

« Au village, un quart des gens sont chômeurs ou font des petits boulots temporaires, comme chauffeurs ou ouvriers. A cause de ça, personne ne peut se sentir heureux. Ma mère n'est pas heureuse. Avec cette histoire, son état de santé s'est aggravé. »

 

Hayastan Shakarian risque trois ans de prison

La vieille dame attend les résultats de l'enquête et le procès avec angoisse : elle risque en théorie trois ans de prison pour destruction de propriété privée. Les voisins tentent de la rassurer : il est peu probable qu'elle soit lourdement condamnée, le ministère de l'intérieur ayant déjà évoqué son âge et sa situation économique pour la libérer après sa première comparution.

On essaye de la détendre en lui expliquant qu'elle est maintenant célèbre à l'étranger. Ça ne la console pas : « Mais moi j'ai honte. Comment une chose pareille peut arriver à mon âge ? »

Avant de repartir vers son bout de jardin, Hayastan Shakarian exprime en bougonnant un sentiment partagé par beaucoup de Géorgiens de sa génération :

« On vivait mieux sous l'URSS. Au moins, tout le monde avait du travail. »

 

Hayastan Shakarian à Armazi avec des voisines (Julien Blanc-Gras).

► Mis à jour le 24/04/2011 à 15h45. L'incohérence câble de cuivre/fibre optique a été corrigée.

Photos : Hayastan Shakarian, 75 ans, dans son village d'Armazi, en Géorgie, le 17 avril 2011 ; Sergo Shakarian, le fils de Hayastan, à Armazi ; Hayastan Shakarian à Armazi avec des voisines (Julien Blanc-Gras).



25/04/2011

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