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Des policiers obéissants, plutôt qu’intelligents

http://www.humanite.fr/2010-01-09_L-Humanite-des-debats_Des-policiers-obeissants-plutot-qu-intelligents

Des policiers obéissants, plutôt qu’intelligents

PAR CHRISTIAN MOUHANNA, SOCIOLOGUE (CNRS-CESDIP).

Pourquoi le ministre ne veut pas d’unités territoriales de quartiers

On observe peu de réactions à l’annonce du gel des unités territoriales de quartiers (UTEQ), nouvelle version de la police de proximité. Sans doute parce que la plupart des commentateurs se sont faits à l’idée que la police de proximité est un concept obsolète depuis ce jour – le 03 février 2003 – où Nicolas Sarkozy annonça devant les gardiens de la paix de Toulouse que ceux-ci n’étaient pas des « assistantes sociales ». L’arrêt de ladite police avait en fait été consacré bien plus tôt, notamment via la publication le 24 octobre 2002 d’une instruction ministérielle « relative à l’adaptation de l’action des services territoriaux de la sécurité publique au renforcement de la lutte contre les violences urbaines et la délinquance ». Cette directive préconisait de laisser aux chefs de service territoriaux « une autonomie minimale dans l’organisation de leur service, en particulier pour ce qui concerne la délimitation des secteurs de police de proximité, trop nombreux, consommateurs d’effectifs et à l’origine d’une dilution caractérisée de l’action opérationnelle ». Dès l’arrivée de Nicolas Sarkozy au Ministère de l’Intérieur, le sort de la police de proximité était scellé. De même que pour son mentor Charles Pasqua, l’idée d’avoir une police au service du public et non entièrement dévolue à la protection de l’Etat semblait insupportable, alors même que les unités dévolues à la proximité sont toujours restées, même aux plus beaux jours de la « pol prox », limitées en termes d’effectifs et en moyens d’action. L’attachement de policiers à un territoire donné au sein duquel ils peuvent tisser des relations avec les concierges, les commerçants, les associations et peut-être même certains jeunes dans les quartiers dits sensibles, tout cela semble relever du sacrilège pour le ministre actuel comme pour son prédécesseur aujourd’hui devenu président. Pourquoi parler du passé ? Parce que l’on retrouve dans les propos tenus actuellement par Brice Hortefeux une argumentation tout à fait similaire à celle développée en 2002 pour condamner la pol prox. Ce type de police serait trop coûteux en effectifs, et à l’opposé de « l’action opérationnelle ». En d’autres termes, le ministre se trouverait, comme son prédécesseur devant une alternative simple : ou bien alimenter en effectifs les UTEQ pour du non opérationnel, ou bien fournir les unités opérationnelles. Cette manière binaire de présenter les choses montre bien à quel point les actuels gouvernants de la police, tout comme une partie des dirigeants antérieurs, n’ont jamais clairement réalisé la véritable signification du passage à une police différente. Il y aurait d’un côté une police de proximité « gentille », « décorative » nous dirait-on presque, et de l’autre une « vraie » police, de combat et de lutte.

Ce manichéisme renvoie à un autre, qui repose sur l’opposition entre les populations qu’il faudrait protéger et celles contre qui il faudrait lutter. Dans ce cadre, les policiers de proximité, les îlotiers, les UTEQ, quel que soit le nom qu’on leur donne, sont au mieux incongrus. Et pourtant, qui conteste l’utilité d’une police différente, apte à traiter un peu mieux les problèmes, parce qu’elle est ancrée dans un territoire, parce qu’elle y connaît les gens, parce qu’elle sait distinguer les gens à problèmes et ceux qui n’en posent pas, parce qu’elle est capable de s’inscrire dans un partenariat local efficace ? Certainement pas les habitants de ces quartiers sensibles, ni les élus locaux de droite comme de gauche, ni la plupart des policiers qui travaillent dans ces secteurs sensibles et qui sentent bien que les méthodes actuelles ne sont pas efficaces sur le long terme. Certainement pas non plus Mme Alliot Marie, qui a investit dans le développement des UTEQ alors même que le Président de la République restait toujours farouchement opposé à cette forme d’utilisation de la police, préférant disposer de troupes destinées à la protection et au contrôle massif. En fidèle du président, M. Hortefeux préfère préserver les CRS et les gendarmes mobiles que les UTEQ, sans parler des énormes moyens en personnels déployés pour chaque déplacement du président ou de nombre de ministres qui n’osent plus se confronter au peuple. Certes, les UTEQ ne sont pas la panacée, loin de là. Ils ne représentent qu’un très modeste investissement dans des secteurs où l’Etat, malgré des discours grandiloquents sur les « plans banlieues », ne s’implique massivement que dans les opérations immobilières. Toute une politique de maintien du lien social ou de régulation « par le bas » est tenue à bout de bras, dans le secteur de la police comme dans d’autres, par des individus, agents de l’Etat, membres d’associations, agents locaux divers, simples habitants, qui s’épuisent faute de soutiens durables. L’argent du fonds interministériel de prévention de la délinquance est prioritairement investit dans la vidéosurveillance plutôt que dans l’humain et les activités collectives. Dans le discours condamnant les UTEQ, on peut lire à la foi un certain mépris pour les habitants de ces quartiers, qui en ont désormais l’habitude, mais aussi un sentiment similaire à l’égard des policiers qui, surmontant leurs réticences, ont dû endosser casques et gilets de protection pour patrouiller des heures durant dans des secteurs rendus hostiles et méfiants envers les forces de l’ordre. Certains de ces policiers, malgré la difficulté de la tâche, se sont investis dans ces UTEQ, avec plus ou moins de réussite. Ils ont découvert comme leurs prédécesseurs, îlotiers ou policiers de proximité, que l’action de la police ne peut être univoque, surtout dans ces secteurs, qu’il leur fallait connaître les gens, jouer sur le dialogue comme sur la répression, et que cela demandait du temps et un attachement au territoire. Et justement, c’est sur ce point que l’actuel dispositif est menacé : on parle d’unités « déplaçables », préférant recréer des forces qui, à l’image de nos CRS ou gendarmes mobiles, ne sont attachées à aucun territoire, comme pour éviter toute fraternisation avec l’ennemi… Il y a fort à parier que les policiers ont bien compris le message : la police de proximité n’est pas l’avenir et il serait inconsidéré de s’y investir. Comme à l’époque des débuts de M. Sarkozy au Ministère de l’Intérieur, on en revient donc à une situation où la police est condamnée à agir en opposition avec la population, en la contrôlant et surtout en ne dialoguant pas. Bien entendu, ni la police de proximité, ni les UTEQ, ne sont une solution miracle, elles sont seulement un petit pas sur le chemin du bon sens.

Aussi bien en France il y a quelques années qu’à l’étranger, on a pu mesurer localement combien l’investissement de policiers pouvait à moyen terme apaiser une partie des tensions, apporter des informations inestimables du point de vue du renseignement policier, et amener une adhésion d’une partie croissante de la population à l’action policière. Au lieu de cela, on préfère une police aveugle, technique, éloignée des habitants, et qui n’est au contact de ceuxci que pour contrôler les identités de manière massive, avec des résultats peu probants en termes de lutte contre la criminalité, ou pour procéder à des interpellations pour des délits plus ou moins graves afin de respecter des objectifs chiffrés. Malgré la volonté de faire adhérer la police à un modèle productif, encouragé par la RGPP et la LOLF, l’usager, l’administré, le client, n’a pas sa place dans le modèle en cours. Et le policier non plus, ou alors uniquement en tant qu’instrument obéissant d’une politique axée uniquement sur la répression. Car la police impliquée localement, intéressée à résoudre les problèmes en jouant aussi bien sur l’écoute, la médiation que la répression, est une police qui met en valeur l’intelligence du policier, et plus seulement sa force physique. Mais sur ce plan également, il semble que leurs actuels dirigeants préfèrent ne pas avoir de personnels qui réfléchissent trop, et qui se contentent d’appliquer les directives plus ou moins réalistes et adaptées de grands chefs déconnectés du terrain



11/01/2010

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