PerleDeDiamant

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Dans les entrailles de la Pachamama

Dans les entrailles de la Pachamama

Paru le Vendredi 12 Novembre 2010

   PROPOS RECUEILLIS PAR ALINE ANDREY    

Solidarité DOCUMENTAIRES - Le 12e festival Filmar en América Latina propose plusieurs films sur l'extraction minière. Entretiens avec les réalisateurs Iñès Compan et Jean-Claude Wicky.

 
Dans les paysages désertiques et grandioses des hauts plateaux argentins, une poignée d'indigènes Kollas coupe la route aux camions afin de faire entendre leur revendication: l'achèvement du chantier de l'école, commencé il y a quinze ans déjà. Une école sans toit. C'est sur ces images que débute le documentaire A ciel ouvert de Iñès, voir la bande annonce : http://www.dailymotion.com/video/xcg7et_a-ciel-ouvert-bande-annonce-sortie_webcam#from=embed

 Un symbole de la précarité de vie des populations du nord de l'Argentine, près de la frontière bolivienne. Ces laissés-pour-compte du gouvernement manquent d'eau et d'électricité. Un dénuement qui tranche avec le projet de la transnationale canadienne Silver Standard qui, à quelques kilomètres de là, s'apprête à réactiver la mine d'argent «à ciel ouvert» de Pirquitas, avec à la clé des milliards de bénéfice. Au-delà de la parabole, Iñès Compan dénonce la spoliation des terres et les inégalités des rapports de forces. La réalisatrice française, qui séjourne régulièrement dans ces communautés depuis 1994, a filmé pendant trois ans. Aujourd'hui, la mine s'enfonce de plus en plus dans la terre. Alors que l'école a enfin son toit.

Vous arrivez d'une tournée de présentation de votre film en Argentine. Comment a-t-il été accueilli par les Kollas?

Iñes Compan: J'ai été surprise par le bon accueil de ceux qui étaient, à l'origine, en faveur de la mine. Il est vrai que beaucoup d'entre eux, aujourd'hui, se repentent d'avoir cru aux promesses de la compagnie. Par exemple, le gazoduc construit pour la mine devait aussi profiter aux communautés. Mais ce sera le cas seulement à la fin de l'extraction prévue dans quatorze ans. Surtout, beaucoup de ceux qui espéraient un emploi n'ont pas été engagés.


Quelles sont les alternatives pour cette région reculée qui a vécu l'exploitation minière, puis la fermeture des mines dans les années 1980 après la chute des cours des métaux, et aujourd'hui son renouveau?

Les mines ont déstructuré toute l'économie pastorale. Puis leur fermeture, et donc la perte des emplois, a généré un exode rural important et des problèmes d'alcoolisme. Aujourd'hui, la réouverture de la mine créé un nouveau bouleversement dans la région, alors que sa fermeture est déjà programmée... Pourtant, des alternatives existent à travers des micro-projets durables liés au sel, à l'élevage ou aux nouveaux moyens de communication. Sans être contre les mines, la population demande seulement à ce qu'une partie des bénéfices de l'extraction leur revienne afin de pouvoir développer des micro-entreprises ainsi qu'un système de soin et d'éducation.


Quels avantages retire le pays avec l'arrivée de ces transnationales?

Le discours officiel est que ces investissements offrent des places de travail aux populations locales. Dans les faits, à Pirquitas, beaucoup continuent à travailler dans des mines à plus de dix jours de route, et la mécanisation de l'extraction profite surtout à des ingénieurs venant des grandes villes chiliennes, argentines ou canadiennes. En outre, les denrées alimentaires pour la cafétéria de la mine sont toutes importées auprès d'une grande chaîne alimentaire. Les petits producteurs locaux sont laissés pour compte. Ceux qui ont tout de même été engagés dans la mine ont acheté des grosses voitures à crédit, et ont encore moins d'argent que les autres pour se nourrir. Paradoxalement, leur niveau de vie à baissé. Au niveau national, seuls 3% des revenus de la matière brute reviennent à l'Etat. Et pourtant, c'est le gouvernement argentin qui, après la crise de 2001, a invité les compagnies à venir s'installer, leur offrant sécurité juridique et stabilité fiscale. Avec la hausse des cours des matières premières, le gouvernement a tenté de renégocier sa part à 10%, mais les compagnies ont menacé de partir.
Les communautés devraient, selon la loi, toucher une partie des bénéfices, mais la corruption et l'impunité règnent. Le gouvernement, dans le cas des Kollas, a tout simplement offert les terres auc compagnies. C'est une histoire de pillage qui se répète, mais de manière accélérée. Et qui montre les limites de l'Etat. Une pression internationale serait le seul moyen de faire respecter les lois.

Quels sont les problèmes environnementaux générés par la mine Pirquitas?

Alors que les Kollas manquent d'eau, la compagnie minière pompe les nappes phréatiques. Celle-ci se défend en arguant qu'elle recycle l'eau. Mais la perte est tout de même de 30%, ce qui est énorme pour la région. Comme la mine est à ciel ouvert, les poussières contaminent l'air et l'eau. Mais pour moi, l'impact le plus fort est social. La lutte use psychologiquement. La mère de David, la bergère qu'on voit dans le film, a été harcelée pendant deux ans pour qu'elle quitte sa maison et change de lieu de pâture pour ses lamas. Elle en est tombée malade. Au niveau des communautés, l'entreprise tente de diviser pour régner. Le maire du village a été élu car il a pu promettre à ceux qui allaient voter pour lui qu'ils auraient un travail dans la mine. Ce sont des méthodes très sournoises et très efficaces.


Comment s'organisent les résistances?

Au niveau local, certains ont entamé des démarches juridiques afin de récupérer leurs terres ou être indemnisés décemment. Mais c'est une bataille très longue. La compagnie sait qu'elle est hors-la-loi, mais elle est profite de cette lenteur. La seule famille indemnisée jusqu'à présent est celle des bergers, grâce à leur fils, David, qui s'est beaucoup battu. C'est une petite victoire. Si dans certaines provinces, la résistance a permis de gros succès, c'était surtout grâce aux lobbies du vin ou du tourisme. Les pressions sont très fortes. Au niveau national, les médias ne font pas leur travail. Les avocats non plus. Ils sont achetés pour se taire ou sont menacés. En outre, la compagnie minière finance des séminaires à l'intérieur des universités et infiltre même des ONG.


Comment voyez-vous l'avenir?

Aujourd'hui, des entreprises veulent exploiter le lithium sur les salines, ce qui entraînera un problème d'eau, une fois de plus, et la fin de la production de sel. Mais les populations locales s'organisent de mieux en mieux. Je garde donc l'espoir que les peuples, de la Cordillère au Mexique, puissent se fédérer pour défendre leurs droits. Et pas seulement contre l'extraction minière. Le tourisme, par exemple, peut aussi faire des ravages. Depuis que la Quebrada de Humahuaca, dans la région des Kollas, a été déclarée patrimoine de l'Unesco, des personnes ont été délogés pour la construction d'hôtels appartenant à des étrangers. Et la prostitution a fait son apparition. A nouveau, la population locale n'en retire pratiquement aucun bénéfice. Finalement, c'est toujours une histoire de territoire, en Argentine, comme ailleurs.I
Note : Plus d'infos: lehamacrouge.com
ou http://compan.free.fr

 



13/11/2010

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