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Conversations avec la bloggeuse cubaine Yoani Sánchez

Conversations avec la bloggeuse cubaine Yoani Sánchez
par Salim Lamrani*

Voici un débat rare et instructif : la bloggeuse cubaine anti-castriste Yoani Sánchez a souhaité dialoguer avec l'universitaire français Salim Lamrani. L'un et l'autre sont les voix les mieux relayées sur le net des deux camps. Ils sont donc reconnus par tous comme représentatifs et emblématiques des deux points de vue qui s'affrontent.
Très vite, Mme Sánchez s'avère incapable d'étayer les critiques et accusations qu'elle formule à l'encontre du gouvernement cubain, tandis que M. Lamrani cite des faits précis et s'appuie sur des documents et des rapports internationaux non contestés.
En définitive, le déséquilibre qualitatif entre l'argumentaire des deux débatteurs est si flagrant que l'on s'interroge sur la bonne foi des anti-castristes et des médias qui relayent un discours dénué de fondement.



  

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Conférence publique à La Havane de la bloggeuse d'opposition Yoani Sánchez.

Yoani Sánchez est la nouvelle figure de l'opposition cubaine. Depuis la création de son blog Generación Y en 2007 [1], elle a obtenu d'innombrables prix internationaux : le prix de Journalisme Ortega y Gasset (2008), le prix Bitacoras.com (2008), le prix The Bob's (2008), le prix Maria Moors Cabot (2008) de la prestigieuse université étasunienne de Columbia. De la même manière, la bloggeuse a été sélectionnée parmi les 100 personnes les plus influentes du monde par la revue Time (2008), en compagnie de George W. Bush, Hu Jintao et le Dalaï Lama. Son blog a été inclus dans la liste des 25 meilleurs blogs du monde de la chaîne CNN et la revue Time (2008). Le 30 novembre 2008, le quotidien espagnol El País l'a inclus dans sa liste des 100 personnalités hispano-américaines les plus influentes de l'année (liste dans laquelle n'apparaissaient ni Fidel Castro ni Raúl Castro). La revue Foreign Policy a fait mieux en décembre 2008 en l'incluant parmi les 10 intellectuels les plus importants de l'année et la revue mexicaine Gato Pardo en a fait de même pour l'année 2008.

Cette impressionnante avalanche de distinctions ainsi que leur caractère simultané ont soulevé de nombreuses interrogations, d'autant plus que Yoani Sánchez, selon ses propres aveux, est une parfaite inconnue dans son pays. Comment une personne méconnue de ses propres voisins – toujours d'après la bloggeuse – peut-elle faire partie de la liste des 100 personnalités les plus influentes de l'année ?

Un diplomate occidental, proche de cette opposante atypique au gouvernement de La Havane, avait lu une série d'articles que j'avais écrits au sujet de Yoani Sánchez et qui étaient relativement critiques à son égard [2]. Il en référa à la bloggeuse cubaine et cette dernière avait alors souhaité me rencontrer pour apporter quelques éclaircissements sur plusieurs sujets que j'avais soulevés.

La rencontre avec la jeune dissidente à la réputation controversée n'a pas eu lieu dans quelque appartement obscur aux volets fermés ou dans un endroit isolé et reclus pour échapper aux oreilles indiscrètes de la « police politique ». Au contraire, elle s'est déroulée dans le lobby de l'hôtel Plaza, dans l'hyper-centre de La Vieille Havane, lors d'un après-midi baigné de soleil. Le lieu était fréquenté par de nombreux touristes étrangers qui déambulaient dans l'immense salon du majestueux édifice touristique qui a ouvert ses portes au début du XXe siècle.

Yoani Sánchez est proche des ambassades occidentales. En effet, un simple coup de fil de mon contact à midi a permis de fixer un rendez-vous trois heures plus tard. A 15 heures, la bloggeuse est apparue souriante, vêtue d'une jupe longue et d'un tee-shirt bleu. Elle portait également une veste de survêtement pour faire face à la relative fraîcheur de l'hiver havanais.

L'entretien a duré près de deux heures autour d'une table du bar de l'hôtel, avec la présence de son mari Reinaldo Escobar, qui l'a accompagnée durant une vingtaine de minutes avant de quitter les lieux pour un autre rendez-vous.

Yoani Sánchez s'est montrée extrêmement cordiale et affable et a fait preuve d'une grande tranquillité. Le ton de voix était assuré et à aucun moment elle n'est apparue mal à l'aise. Habituée aux médias occidentaux, elle domine relativement bien l'art de la communication.

Cette bloggeuse cubaine, à l'allure frêle, est intelligente et sagace et est consciente, même si elle a du mal à le reconnaître, que sa médiatisation en Occident n'est pas le fruit du hasard mais est due au fait qu'elle prône l'instauration d'un « capitalisme sui generis » à Cuba.

L'incident du 6 novembre 2009

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Edition italienne du livre de Yoani Sánchez.

Salim Lamrani : Commençons par l'incident survenu le 6 novembre 2009 à La Havane. Sur votre blog, vous aviez expliqué avoir été arrêtée en compagnie de trois de vos amis par « trois inconnus trapus » lors d'un « après-midi chargé de coups, de cris et d'insultes ». Vous avez dénoncé les violences commises à votre encontre par les forces de l'ordre cubaines. Vous confirmez vos propos à ce sujet ?

Yoani Sánchez : Effectivement, je confirme que j'ai subi des violences. J'ai été séquestrée pendant 25 minutes. J'ai pris des coups. J'ai réussi à prendre un papier que l'un d'entre eux avait dans la poche et l'ai mis dans ma bouche. L'un des hommes a mis son genou sur ma poitrine pendant que l'autre, depuis le siège avant, me tapait sur les reins et la tête pour que j'ouvre la bouche et que je lâche le papier. Pendant un moment, j'ai pensé que je ne sortirai jamais de cette voiture.

Salim Lamrani : Votre récit sur le blog est vraiment terrifiant. Je vous cite textuellement : vous avez parlé de « coups et de bousculades », de « coups sur les jointures de vos mains », de la « nouvelle avalanche de coups », du « genou sur votre poitrine », des coups « sur les reins et la tête », du tirage de « cheveux », de votre « visage rougi par la tension et le corps endolori », des « coups qui continuent à pleuvoir », et « tous ces bleus ». Pourtant, lorsque vous avez reçu la presse internationale le 9 novembre, toutes les traces de coups avaient disparu. Comment expliquez-vous cela ?

Yoani Sánchez : Ce sont des professionnels de la raclée.

Salim Lamrani : D'accord, mais pourquoi n'avez-vous pas pris de photos des traces ?

Yoani Sánchez : J'ai pris des photos et je dispose de preuves photographiques.

Salim Lamrani : Vous avez des photos ??

Yoani Sánchez : J'ai des photos.

Salim Lamrani : Mais pourquoi vous ne les avez pas publiées pour couper court à toutes les rumeurs selon lesquelles vous auriez inventé une agression pour faire parler de vous ?

Yoani Sánchez : Je préfère les garder en ma possession pour le moment et ne pas les publier. J'ai l'intention de les présenter devant un tribunal un jour pour que ces trois hommes soient jugés. Je me souviens parfaitement de leurs visages et je dispose de photos d'au moins deux d'entres eux. Quant au troisième, il reste à identifier mais étant donné qu'il s'agissait du chef, il sera facile à trouver. Je dispose également du papier que j'ai pris à l'un deux et qui contient ma salive car je l'ai mis dans ma bouche. Ce papier contient le prénom d'une femme.

Salim Lamrani : D'accord. Vous qui publiez beaucoup de photos sur votre blog, on a du mal à comprendre que vous préfériez ne pas montrer les marques cette fois-ci.

Yoani Sánchez : Comme je vous l'ai dit, je préfère les réserver à la justice.

Salim Lamrani : Vous comprenez que ce faisant, vous donnez du crédit à ceux qui pensent que vous avez inventé l'agression.

Yoani Sánchez : C'est mon choix.

Salim Lamrani : Pourtant, même les médias occidentaux, qui vous sont plutôt favorables, ont pris des précautions oratoires inhabituelles pour relater votre récit. Fernando Ravsberg de la BBC a écrit par exemple que vous n'aviez « pas d'hématome, de marques ou de cicatrices ». CNN, dans son reportage, a évoqué votre souffrance « apparente ». L'Agence France Presse relate l'histoire en prenant soin de clarifier qu'il s'agit de votre version en titrant « Cuba : la bloggeuse Yoani Sanchez dit avoir été frappée et brièvement détenue ». Le journaliste affirme d'ailleurs que vous n'avez « pas été blessée ».

Yoani Sánchez : Je ne souhaite pas porter de jugement sur le travail journalistique de ces personnes. Ce n'est pas à moi de le faire. Ce sont des professionnels qui exercent leur métier dans des conditions difficiles. Ce qui est sûr c'est que l'existence ou non de marques physiques, ne constitue pas la preuve que le fait ait bien eu lieu ou pas.

Salim Lamrani : En tout cas, la présence de marques prouverait que des violences ont bien été exercées. D'où l'importance de publier les photos.

Yoani Sánchez : Vous devez comprendre que nous avons affaire à des professionnels de l'intimidation. Le fait que ces trois inconnus m'aient conduite vers la voiture sans me présenter un badge me donne le droit de me plaindre et de dénoncer cela comme s'ils m'avaient fracturé tous les os du corps. Les photos ne sont pas importantes car l'acte illégal a été commis. Le fait de dire que je souffre ici ou là n'a pas tant d'importance non plus car il s'agit de ma douleur intérieure, personnelle.

Salim Lamrani : Oui, mais le problème, c'est que vous avez présenté cela comme une agression très violente. Vous avez parlé de « séquestration au pire style de la camorra sicilienne ».

Yoani Sánchez : Oui, c'est vrai, mais je sais qu'il s'agit de ma parole contre la leur. Le fait d'entrer dans ce genre de détails, de savoir si j'ai des marques ou pas, nous éloigne du sujet réel qui est le fait que j'ai été détenue pendant 25 minutes de manière illégale.

Salim Lamrani : Excusez-moi d'insister mais je pense que cela a son importance. Il y a une différence entre un contrôle d'identité qui dure 25 minutes et des violences policières. Ma question est simple. Vous avez dit, je vous cite : « Durant tout le week-end, j'ai eu la pommette et l'arcade enflées ». Etant donné que vous avez les photos, vous pouvez montrer les marques.

Yoani Sánchez : Je vous ai dit que je préfère les réserver à la justice.

Salim Lamrani : Vous comprenez que certains vont avoir du mal à croire votre version si vous ne publiez pas les photos.

Yoani Sánchez : L'essentiel est ailleurs. Trois bloggeurs, accompagnés d'une amie, se rendaient à un endroit, Calle 23 Esquina G pour être précis. Nous avions entendu dire qu'un groupe de jeunes avaient organisé une marche contre la violence. Des personnes alternatives, des chanteurs de hip hop et de rap et des artistes. Je m'y rendais donc en tant que bloggeuse pour prendre des photos et les publier sur mon blog et également effectuer des interviews. Sur le chemin, nous avons été interceptés par une auto Geely.

Salim Lamrani : Pour vous empêcher de participer à l'évènement ?

Yoani Sánchez : À l'évidence, c'était le but. Ils ne me l'ont pas formellement notifié mais j'imagine que c'était l'objectif recherché. Ils m'ont demandé de monter dans la voiture. Je leur ai demandé qui ils étaient. L'un d'eux m'a pris par le poignet et j'ai résisté. Cela a eu lieu au centre de La Havane, près d'un arrêt de bus.

Salim Lamrani : Donc, il y a des gens. Il y a des témoins.

Yoani Sánchez : Il y a effectivement des témoins mais ils ne veulent pas parler. Ils ont peur.

Salim Lamrani : Même pas de manière anonyme ? Pourquoi la presse occidentale ne les a-t-elle pas interviewés de manière anonyme comme elle le fait souvent quand elle publie des reportages critiques sur Cuba ?

Yoani Sánchez : Je ne sais pas. En tout cas, nous avons reçu certains témoignages. Un tel a vu la scène mais a peur. Mais personne ne veut parler.

Salim Lamrani : Même pas la presse occidentale ? Car d'habitude, elle trouve toujours des témoignages et change le nom de la personne.

Yoani Sánchez : Je ne saurais vous expliquer la réaction de la presse. Je peux vous raconter ce que j'ai vécu. L'un d'entre eux, un homme d'une cinquantaine d'année au visage marqué, comme s'il avait pratiqué la lutte – je dis cela car mon père qui a pratiqué ce sport a les mêmes caractéristiques. Moi qui ai les poignets très fins, j'ai réussi à me libérer de son emprise et je lui ai demandé qui il était. Il y avait trois hommes en tout plus le chauffeur.

Salim Lamrani : Donc quatre hommes au total et non trois.

Yoani Sánchez : Oui, mais je n'ai pas vu le visage du chauffeur. Ils m'ont dit : « Yoani, monte dans la voiture, tu sais qui nous sommes ». J'ai répondu : « Je ne sais pas qui vous êtes ». Le plus petit m'a dit : « Ecoute, tu sais qui je suis, tu me connais ». J'ai rétorqué : « Non, je ne te connais pas, qui es-tu ? Montre-moi tes papiers ou un document d'identité ». L'autre m'a dit : « Monte, ne rends pas les choses plus difficiles ». J'ai alors commencé à crier : « A l'aide ! Des kidnappeurs ! ».

Salim Lamrani : Vous saviez qu'il s'agissait de policiers en civil ou pas ?

Yoani Sánchez : Je m'en doutais bien, mais ils ne m'ont jamais montré leurs papiers.

Salim Lamrani : Quel était votre but alors ?

Yoani Sánchez : Je voulais qu'ils fassent les choses en toute légalité, c'est-à-dire qu'ils me montrent leurs papiers et qu'ils m'emmènent au poste ensuite, même si je me doutais bien qu'ils représentaient l'autorité. On ne peut pas faire monter un citoyen dans une voiture privée sans présenter son badge, sinon c'est illégal et il s'agit d'un enlèvement.

Salim Lamrani : Comment ont réagi les gens à l'arrêt de bus ?

Yoani Sánchez : Ils ont été surpris de m'entendre crier à l'enlèvement car c'est un mot qui ne s'utilise quasiment jamais à Cuba, car ce phénomène n'existe pas ici. Ils se sont donc demandés ce qui était en train de se passer. On n'avait pas des têtes de délinquants. Certains se sont approchés mais l'un des policiers a crié : « Ne vous mêlez pas de cela car ce sont des contre-révolutionnaires ». Donc, j'ai eu la confirmation qu'il s'agissait de la police politique même si je m'en doutais à cause de la voiture Geely, de fabrication chinoise récente et qui ne se vend pas au public à Cuba. Elles appartiennent exclusivement au Ministère de l'Intérieur et au Ministère des forces armées.

Salim Lamrani : Donc vous saviez dès le début que ces personnes étaient des policiers en civil de par leur voiture.

Yoani Sánchez : Je m'en doutais bien. Par ailleurs, j'en ai eu la confirmation lorsque l'un d'entre eux a fait appel à un policer en uniforme. Une patrouille, composée d'un homme et d'une femme, est arrivée et a embarqué deux d'entre nous. Elle nous a laissé entre les mains de ces trois inconnus.

Salim Lamrani : Mais vous n'aviez alors plus aucun doute sur leur identité.

Yoani Sánchez : Oui, mais ils ne nous ont présenté aucun papier. Les policiers ne nous ont pas dit qu'ils représentaient l'autorité. Ils ne nous ont rien dit.

Salim Lamrani : On a du mal à comprendre l'intérêt pour les autorités cubaines de s'en prendre à vous physiquement au risque de déclencher un scandale international. Vous êtes célèbre. Pourquoi auraient-elles fait cela ?

Yoani Sánchez : Leur but était de me radicaliser pour que j'écrive des textes violents à leur égard mais elles n'y arriveront pas.

Salim Lamrani : On ne peut quand même pas dire que vous êtes tendre avec le gouvernement.

Yoani Sánchez : Je n'utilise jamais la violence verbale ni les attaques personnelles. Je n'utilise jamais d'adjectifs incendiaires tels que « sanglante répression » par exemple. Leur but était donc de me radicaliser

Salim Lamrani : Pourtant, vous êtes déjà très acerbe à l'égard du gouvernement de La Havane. Sur votre blog vous dites : « le bateau qui prend l'eau de toutes parts et qui est sur le point de faire naufrage ». Vous parlez des« cris du despote », « des être des ombres, qui tels des vampires s'alimentent de notre joie humaine, nous inoculent la crainte à travers les coups, la menace, le chantage », « le processus, le système, les expectatives, les illusions ont subi un naufrage. Il s'agit d'un naufrage total ». Ce sont des propos assez forts.

Yoani Sánchez : Certes, mais leur but était de brûler le phénomène Yoani Sánchez, de me diaboliser. Et c'est pour cela que mon blog a été bloqué pendant un moment.

Salim Lamrani : Il semble néanmoins surprenant que les autorités cubaines aient décidé de s'en prendre à vous physiquement.

Yoani Sánchez : Elles ont fait preuve de maladresse. Je ne m'explique pas pourquoi elles m'ont empêché d'assister à la marche car je ne pense pas comme ceux qui répriment. Je n'ai pas d'explication. Peut-être souhaitaient-elles m'empêcher de me réunir avec des jeunes. Les policiers pensaient que j'allais faire un scandale ou faire un discours incendiaire. Pour en revenir à l'arrestation, les policiers ont emmené mes amis, de manière énergique et ferme mais sans violence. Au moment où je me rends compte qu'ils vont nous laisser seuls avec Orlando et ces trois types, je me suis accroché à un arbre qu'il y a dans cette rue et Claudia s'est accrochée à moi par la taille pour empêcher la séparation avant que les policiers ne l'emmènent.

Salim Lamrani : Pourquoi résister aux forces de l'ordre en uniforme au risque d'être accusée de cela et commettre un délit ? En France, si vous résistez à la police, vous vous exposez à des sanctions.

Yoani Sánchez : Ils les ont emmenées de toute façon. La femme policière a emmené Claudia. Les trois personnes nous ont conduites à la voiture et j'ai recommencé à crier « A l'aide ! On m'enlève ! ».

Salim Lamrani : Pourquoi, puisque vous saviez qu'il s'agissait de policiers en civil ?

Yoani Sánchez : Ils ne m'ont montré aucun document encore une fois. Ils commencent donc à me frapper et me poussent vers la voiture. Claudia en est témoin et l'a raconté.

Salim Lamrani : Vous ne m'aviez pas dit qu'elle avait été emmenée par la patrouille ?

Yoani Sánchez : Elle a vu la scène au loin pendant que la voiture de police s'éloignait. Je me suis défendue et j'ai frappé comme un animal qui sent que son heure est venue. Ils ont ensuite roulé dans le quartier du Vedado tout en essayant de m'enlever le papier que j'avais dans la bouche. J'ai attrapé les testicules de l'un d'eux et la violence a redoublé. Ils nous ont emmenés vers un quartier assez marginal, la Timbra, qui se trouve près de la Place de la Révolution. L'homme est descendu, a ouvert la porte et nous a demandé de sortir. J'ai refusé de descendre. Ils nous ont donc sorti de force avec Orlando et sont partis.
Une dame est arrivée et nous lui avons dit que nous avions été séquestrés. Elle nous a pris pour des fous et est partie. La voiture est revenue mais ne s'est pas arrêtée. Ils nous ont simplement lancé mon sac où se trouvait mon téléphone portable et mon appareil photo.

Salim Lamrani : Ils sont revenus pour vous rendre votre téléphone portable et votre appareil-photo ?

Yoani Sánchez : Oui.

Salim Lamrani : C'est bizarre qu'ils se soient donné cette peine, non ? Ils auraient pu vous les confisquer puisqu'il s'agit de vos outils de travail.

Yoani Sánchez : Je ne sais pas. En tout cas, le tout a duré au total 25 minutes.

Salim Lamrani : Vous comprenez néanmoins que tant que vous ne publierez pas les photos, on doutera encore de votre version, et cela jettera une ombre sur la crédibilité de l'ensemble de vos propos.

Yoani Sánchez : Ce n'est pas grave.

La Suisse et le retour à Cuba

Salim Lamrani : En 2002, vous avez décidé d'émigrer en Suisse. Deux ans plus tard, vous êtes rentrée à Cuba. On a du mal à comprendre pourquoi vous avez quitté le « paradis européen » pour retourner dans le pays que vous décrivez comme un enfer. La question est simple : pourquoi ?

Yoani Sánchez : C'est une très bonne question. Tout d'abord, j'aime nager à contre-courant. J'aime organiser ma vie à ma manière. Ce qui est absurde, ce n'est pas de partir et de revenir à Cuba, mais les lois migratoires cubaines qui stipulent que toute personne qui passe onze mois à l'étranger perd son statut de résident permanent. Dans d'autres conditions, je pourrais passer deux ans à l'étranger et avec l'argent gagné, je rentrerais à Cuba pour réparer ma maison et faire d'autres choses. Donc, ce n'est pas le fait que je décide de rentrer à Cuba qui est surprenant, mais ce sont les lois migratoires cubaines.

Salim Lamrani : Ce qui est surprenant, c'est surtout le fait qu'ayant eu la possibilité de vivre dans l'un des pays les plus riches du monde, vous ayez choisi de rentrer dans votre pays que vous décrivez de manière plutôt apocalyptique, à peine deux ans après votre départ.

Yoani Sánchez : Les raisons sont plurielles. Tout d'abord, je n'ai pas pu partir avec ma famille. Nous sommes une petite famille mais nous sommes très unis avec ma sœur et mes parents. Mon père a été malade durant mon séjour et j'avais peur qu'il décède et de ne pas le revoir. Je me sentais aussi coupable de vivre mieux qu'eux. A chaque fois que je m'achetais une paire de chaussures, que je me connectais à Internet, je pensais à eux. Je me sentais coupable.

Salim Lamrani : D'accord, mais en étant en Suisse vous pouviez les aider en leur faisant parvenir de l'argent.

Yoani Sánchez : C'est vrai. Mais il y a une autre raison. Je me suis dit qu'avec ce que j'avais appris en Suisse, en rentrant je pourrais changer les choses. Il a aussi la nostalgie à l'égard des personnes, de mes amis. Ce n'était pas une décision mûrement réfléchie mais je ne la regrette pas. J'avais envie de rentrer et je suis rentrée. C'est vrai que c'est quelque chose qui peut sembler inhabituel, mais j'aime faire des choses inhabituelles. J'ai ouvert un blog et les gens m'ont demandé pourquoi fais-tu cela, alors que ce blog m'a épanoui professionnellement.

Salim Lamrani : Certes, mais malgré toutes ces raisons, on a toujours du mal à comprendre pourquoi vous êtes rentrée à Cuba alors qu'en Occident, on pense tous que tous les Cubains veulent quitter le pays. C'est d'autant plus surprenant dans votre cas car vous présentez votre pays, je me répète, de manière apocalyptique.

Yoani Sánchez : Je discuterais le terme, en tant que philologue, car « apocalyptique » est un terme grandiloquent. Il y a une chose qui caractérise mon blog, c'est la modération verbale.

Salim Lamrani : Pas tout le temps en tout cas. Vous décrivez par exemple Cuba comme étant « une immense prison, avec des murs idéologiques ». Les termes sont un peu forts tout de même.

Yoani Sánchez : Je n'ai jamais écrit cela.

Salim Lamrani : Ce sont en tout cas les propos qui vous sont prêtés dans une interview que vous avez donnée à la chaîne de télévision française France 24 le 22 octobre 2009.

Yoani Sánchez : Vous avez lu cela en français ou en espagnol.

Salim Lamrani : En français.

Yoani Sánchez : Méfiez-vous des traductions car je n'ai jamais tenu ces propos. On me prête souvent des propos que je n'ai pas tenus. Par exemple, le journal espagnol ABC m'avait attribuée des propos que je n'avais jamais eus et j'ai protesté. L'article a finalement été retiré du site Internet.

Salim Lamrani : Quels étaient ces propos ?

Yoani Sánchez : « Dans les hôpitaux de Cuba, les gens meurent plus de faim que de maladie ». C'était un pur mensonge. Je n'avais jamais dit cela.

Salim Lamrani : Donc la presse occidentale a manipulé vos propos ?

Yoani Sánchez : Je ne dirais pas cela.

Salim Lamrani : Si l'on vous prête des propos qui ne sont pas les vôtres, il s'agit de manipulation.

Yoani Sánchez : Granma manipule plus la réalité que la presse occidentale quand ils disent que je suis la création du groupe médiatique Prisa.

Salim Lamrani : Justement, vous n'avez pas l'impression que la presse occidentale vous utilise parce que vous prônez un « capitalisme sui generis » à Cuba.

Yoani Sánchez : Je ne suis pas responsable de ce que fait la presse. Mon blog est une thérapie personnelle, un exorcisme. J'ai plus l'impression d'être manipulée dans mon pays qu'ailleurs. Vous savez qu'il existe une loi à Cuba, la loi 88 que l'on surnomme la loi « bâillon » qui emprisonne les gens qui font ce que nous sommes en train de faire.

Salim Lamrani : C'est-à-dire ?

Yoani Sánchez : Que notre conversation peut être considérée comme un délit et que je peux risquer une peine allant jusqu'à 15 ans de prison peut-être.

Salim Lamrani : Pardon, le fait que vous soyez interviewée peut vous conduire en prison ?

Yoani Sánchez : Bien sûr !

Salim Lamrani : Je n'ai pas l'impression que cela vous inquiète tant que cela puisque vous m'accordez une interview en plein après-midi, dans le lobby d'un hôtel au centre de La Havane.

Yoani Sánchez : Je ne suis pas inquiète. Cette loi stipule que toute personne qui dénonce les violations des droits de l'homme à Cuba collabore avec les sanctions économiques, car Washington justifie l'imposition des sanctions contre Cuba en raison des violations des droits de l'homme.

Salim Lamrani : Je crois savoir que la loi 88 a été votée en 1996 pour répondre à la loi Helms-Burton et qu'elle sanctionne surtout les personnes qui collaboreraient avec l'application de cette législation à Cuba, par exemple en fournissant des informations à Washington sur les investisseurs étrangers à Cuba pour que ceux-ci soient poursuivis devant les tribunaux étasuniens. A ma connaissance, personne n'a été condamné pour cela jusqu'à présent. Parlons de la liberté d'expression. Vous disposez d'une certaine liberté de ton sur votre blog. Vous êtes interviewée dans un hôtel fréquenté en plein après-midi. N'y a-t-il pas une contradiction entre le fait d'affirmer qu'il n'y a aucune liberté d'expression à Cuba et la réalité de vos écrits et de vos activités qui démontrent le contraire ?

Yoani Sánchez : Oui, mais on ne peut pas le consulter depuis Cuba car il est bloqué.

Salim Lamrani : Je vous assure que je l'ai consulté ce matin juste avant l'interview, depuis cet hôtel.

Yoani Sánchez : C'est possible mais il est souvent bloqué. En tout cas, aujourd'hui, en ce qui me concerne, je ne pourrai jamais disposer du moindre espace dans la presse cubaine, alors que je suis une personne modérée, ni à la radio, ni à la télévision.

Salim Lamrani : Mais vous êtes libre de publier ce que vous voulez sur votre blog.

Yoani Sánchez : Mais, je ne peux pas publier un seul mot dans la presse cubaine.

Salim Lamrani : En France, qui est pourtant une démocratie, de larges secteurs de la population ne disposent d'aucun espace dans les médias puisque la plupart sont entre les médias de groupes économiques et financiers privés.

Yoani Sánchez : Oui mais c'est différent.

Salim Lamrani : Avez-vous déjà reçu des menaces pour vos activités. Vous a-t-on menacé d'une peine de prison pour vos propos ?

Yoani Sánchez : Des menaces directes de peine de prison, non, mais on ne me laisse pas voyager à l'étranger. Je suis invitée actuellement à un Congrès sur la langue espagnole au Chili, j'ai effectué les démarches mais ils m'empêchent de sortir.

Salim Lamrani : Vous a-t-on donné des explications ?

Yoani Sánchez : Aucune, mais je tiens à préciser une chose. Pour moi, les sanctions économiques des Etats-Unis contre Cuba sont une atrocité. Il s'agit d'une politique qui a échoué. Je l'ai dit à maintes reprises mais on ne met pas cela en exergue parce que cela dérange que j'aie cette opinion et parce que cela rompt l'archétype de l'opposant.

Les sanctions économiques

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L'universitaire et journaliste français Salim Lamrani.

Salim Lamrani : Donc, vous êtes opposée aux sanctions économiques.

Yoani Sánchez : Absolument, et je le dis dans toutes les interviews. Il y a quelques semaines, j'ai envoyé une lettre au Sénat des Etats-Unis pour qu'ils permettent aux citoyens étasuniens de voyager à Cuba. C'est atroce de voir que l'on empêche les citoyens étasuniens de se rendre à Cuba, tout comme le gouvernement cubain m'empêche de sortir de mon pays.

Salim Lamrani : Que pensez-vous des espoirs suscités par l'élection d'Obama qui avait promis un changement dans la politique à l'égard de Cuba et qui a déçu ?

Yoani Sánchez : Il est arrivé au pouvoir sans le soutien du lobby fondamentaliste de Miami qui a soutenu l'autre candidat. Pour ma part, je me suis déjà prononcée contre les sanctions.

Salim Lamrani : Ce lobby fondamentaliste justement s'oppose à la levée des sanctions économiques.

Yoani Sánchez : Je peux avoir une discussion avec eux et leur exposer mes arguments mais de là à dire que ce sont des ennemis de la patrie, je ne le pense pas.

Salim Lamrani : Une partie d'entre eux a quand même participé à l'invasion de leur propre pays en 1961 sous les ordres de la CIA. Plusieurs d'entre eux sont également impliqués dans des actes de terrorisme contre Cuba.

Yoani Sánchez : Les Cubains de l'exil ont le droit de penser et de décider. Je suis pour qu'ils aient le droit de vote. Ici, on a souvent stigmatisé l'exil cubain.

Salim Lamrani : L'exil « historique » ou ceux qui ont émigré par la suite pour des raisons économiques ?

Yoani Sánchez : À vrai dire, je suis opposée à tous les extrêmes. Mais ces personnes qui sont en faveur des sanctions ne sont pas anti-cubaines. Elles pensent qu'elles défendent Cuba selon leurs propres critères.

Salim Lamrani : Peut-être, mais les sanctions économiques affectent les catégories les plus vulnérables de la population cubaine et non les dirigeants. Donc il est difficile d'être à la fois en faveur des sanctions et de prétendre défendre le bien-être des Cubains.

Yoani Sánchez : C'est leur avis. C'est comme ça.

Salim Lamrani : Ils ne sont pas candides quand même. Ils savent que les Cubains souffrent des sanctions.

Yoani Sánchez : Ils sont différents tout simplement. Ils croient qu'ils pourront changer de régime en imposant des sanctions. En tout cas, je crois que le blocus a constitué l'argument parfait pour le gouvernement cubain pour maintenir l'intolérance, le contrôle et la répression interne.

Salim Lamrani : Les sanctions économiques ont des effets quand même. Ou pensez-vous qu'elles constituent juste une excuse pour La Havane ?

Yoani Sánchez : C'est une excuse qui conduit à la répression.

Salim Lamrani : Cela affecte-t-il le pays d'un point de vue économique, selon vous ? Ou est-ce marginal ?

Yoani Sánchez : Le véritable problème économique est le manque de productivité à Cuba. Si demain on levait les sanctions, je doute que l'on en voie les effets.

Salim Lamrani : Dans ce cas, pourquoi les Etats-Unis ne lèvent-ils pas les sanctions, supprimant ainsi l'excuse pour le gouvernement ? On verrait ainsi que les difficultés économiques sont dues uniquement aux politiques intérieures. Si Washington insiste tant sur les sanctions, malgré leur caractère anachronique, malgré l'opposition de l'immense majorité de la communauté internationale —187 pays en 2009—, malgré l'opposition d'une majorité de l'opinion publique des Etats-Unis, malgré l'opposition du monde des affaires, c'est qu'il y a bien une raison.

Yoani Sánchez : Tout simplement parce qu'Obama n'est pas le dictateur des Etats-Unis et ne peut pas éliminer les sanctions.

Salim Lamrani : Il ne peut pas les éliminer totalement car il faut un accord du Congrès, mais il peut néanmoins les alléger de manière considérable, ce qu'il n'a pas fait jusqu'à présent puisque hormis la suppression des restrictions imposées par Bush en 2004, presque rien n'a changé.

Yoani Sánchez : Non, ce n'est pas exact car il a également permis aux entreprises étasuniennes de télécommunications d'effectuer des transactions avec Cuba.

Les prix internationaux, le site Internet et Barack Obama

Salim Lamrani : Vous admettrez que c'est bien peu quand l'on sait qu'il avait promis une nouvelle approche avec Cuba. Revenons à votre cas personnel. Comment expliquez-vous cette avalanche de prix que vous avez reçus, ainsi que votre succès international ?

Yoani Sánchez : Je n'ai pas grand-chose à dire, si ce n'est exprimer ma gratitude. Tout prix implique une dose de subjectivité de la part du jury. Tout prix est discutable. Par exemple, je pense que beaucoup écrivains latino-américains méritaient le prix Nobel de littérature plus que Gabriel García Márquez.

Salim Lamrani : Vous dites cela parce que vous pensez qu'il n'a pas tant de talent que cela ou pour sa position favorable à la Révolution cubaine ? Vous ne niez pas ses talents d'écrivain quand même ?

Yoani Sánchez : C'est mon opinion mais je ne vais pas dire qu'il a obtenu le prix pour sa position et que je vais l'accuser d'être un agent du gouvernement suédois.

Salim Lamrani : Il a obtenu le prix pour son œuvre littéraire alors que vous avez été récompensé pour vos positions politiques contre le gouvernement. C'est du moins l'impression que l'on a.

Yoani Sánchez : Parlons du prix Ortega y Gasset du journal El País qui suscite le plus de polémiques. Je l'ai obtenu dans la catégorie « Internet ». Certains disent que d'autres journalistes ne l'ont pas obtenu, mais moi je suis une bloggeuse et je suis une pionnière dans ce domaine. Je me considère comme étant une figure d'Internet. Le jury du prix Ortega y Gasset est composé de personnalités extrêmement prestigieuses et je ne dirais donc pas qu'elles se sont prêtées à une conspiration contre Cuba.

Salim Lamrani : Vous ne pouvez pas nier que le journal espagnol El País a une ligne éditoriale extrêmement hostile à Cuba. Et certains pensent que le prix, doté de 15 000 euros, était une façon de récompenser vos écrits contre le gouvernement.

Yoani Sánchez : Les gens pensent ce qu'ils veulent. Je crois que c'est mon travail qui a été récompensé. Mon blog dispose de 10 millions d'entrées par mois. C'est un cyclone.

Salim Lamrani : Comment faites-vous pour payer les frais de gestion d'un tel flux ?

Yoani Sánchez : Un ami en Allemagne s'en est chargé puisque le site était hébergé en Allemagne. Depuis plus d'un an, il est hébergé en Espagne et j'ai obtenu 18 mois d'hébergements gratuit grâce au prix The Bob's.

Salim Lamrani : Et la traduction en 18 langues ?

Yoani Sánchez : Ce sont des amis et des admirateurs qui le font bénévolement et gratuitement.

Salim Lamrani : Certains ont du mal à y croire car aucun autre site au monde, y compris ceux des plus importantes institutions internationales comme par exemple les Nations unies, la Banque mondiale, le Fonds monétaire international, l'OCDE, l'Union européenne, ne dispose d'autant de versions linguistiques. Ni le site du Département d'Etat des Etats-Unis, ni même celui de la CIA ne disposent d'une telle variété

Yoani Sánchez : C'est pourtant la réalité.

Salim Lamrani : Le président Obama a même répondu à une demande d'interview de votre part. Comment expliquez-vous cela ?

Yoani Sánchez : Tout d'abord, il ne s'agissait pas de questions complaisantes.

Salim Lamrani : On ne peut pas dire que vous étiez tellement critique non plus puisque vous n'avez pas demandé la fin des sanctions économiques dont vous dites qu'elles sont « utilisées pour justifier aussi bien le désastre économique que la répression à l'encontre de ceux qui pensent différemment ». C'est exactement ce que dit Washington à ce sujet. La question la plus osée est quand vous lui demandez s'il compte envahir Cuba. Comment expliquez-vous que le président Obama ait pris le temps de vous répondre malgré son emploi du temps chargé, une crise économique sans précédent, la réforme du système médical, l'Irak et l'Afghanistan, les bases militaires en Colombie, le coup d'Etat au Honduras, et les centaines de demandes d'interviews des plus importants médias du monde en attente ?

Yoani Sánchez : J'ai de la chance. Je vous signale que j'ai également envoyé une demande d'interview au président Raúl Castro et il ne m'a pas encore répondu. Je ne perds pas espoir. En plus, il a maintenant l'avantage de disposer des réponses d'Obama.

Salim Lamrani : Comment êtes-vous arrivée à Obama ?

Yoani Sánchez : J'ai transmis l'interview à de nombreuses personnes qui venaient me voir et qui pouvaient avoir un contact avec lui.

Salim Lamrani : Vous pensez qu'Obama vous a répondu parce que vous êtes une bloggeuse cubaine ou parce que vous vous opposez au gouvernement ?

Yoani Sánchez : Je ne crois pas. Obama m'a répondu car il parle aux citoyens.

Salim Lamrani : Il reçoit des milliers de sollicitations par jour. Pourquoi vous avoir répondu si vous êtes une simple bloggeuse ?

Yoani Sánchez : Obama est proche de ma génération, de ma façon de penser.

Salim Lamrani : Mais pourquoi vous ? Il y a des millions de bloggeurs dans le monde. Vous ne pensez pas que vous avez été instrumentalisé dans la guerre médiatique de Washington contre La Havane ?

Yoani Sánchez : A mon avis, il voulait peut-être répondre à certains points comme l'invasion de Cuba. Je lui ai ainsi peut-être donné l'opportunité de s'exprimer sur un sujet qu'il voulait aborder depuis longtemps. La propagande politique nous parle constamment d'une possible invasion de Cuba.

Salim Lamrani : Mais il y en a eu une, non ?

Yoani Sánchez : Quand ?

Salim Lamrani : En avril 1961 [3]. Et en 2003, Roger Noriega, alors sous-secrétaire d'Etat aux Affaires interaméricaines avait déclaré que toute vague migratoire cubaine vers les Etats-Unis serait considérée comme une menace pour à la sécurité nationale et nécessiterait une réponse militaire.

Yoani Sánchez : C'est un autre sujet. Pour en revenir à l'interview, je crois qu'elle a permis d'éclairer certains points. J'ai l'impression qu'il y un désir des deux côtés de ne pas normaliser les relations, de ne pas s'entendre. J'ai posé ces questions pour savoir quand est-ce qu'on allait trouver une solution.

Salim Lamrani : Qui est responsable de ce conflit entre les deux pays selon vous ?

Yoani Sánchez : C'est difficile de trouver un coupable.

Salim Lamrani : Dans ce cas précis, les Etats-Unis imposent des sanctions unilatérales à Cuba et non le contraire.

Yoani Sánchez : Oui, mais Cuba a confisqué des propriétés aux Etats-Unis.

Salim Lamrani : J'ai l'impression que vous vous faites l'avocate de Washington.

Yoani Sánchez : Les confiscations ont eu lieu.

Salim Lamrani : Certes, mais conformément au droit international. Cuba a également confisqué des propriétés à la France, l'Espagne, l'Italie, la Belgique, le Royaume-Uni, et a indemnisé ces nations. Le seul pays qui a refusé les indemnisations est les Etats-Unis.

Yoani Sánchez : Cuba a également permis l'installation de bases militaires sur son territoire et de missiles d'un empire lointain…

Salim Lamrani : …Tout comme les Etats-Unis ont installé des bases nucléaires contre l'URSS en Italie et en Turquie.

Yoani Sánchez : Les missiles nucléaires pouvaient toucher les Etats-Unis.

Salim Lamrani : …Tout comme les missiles nucléaires étasuniens pouvaient toucher Cuba ou l'URSS.

Yoani Sánchez : C'est vrai, mais je crois qu'il y a une escalade dans la confrontation de la part des deux pays.

Les cinq prisonniers politiques cubains et la dissidence

Salim Lamrani : Abordons un autre thème. On parle beaucoup des cinq prisonniers politiques cubains aux Etats-Unis condamnés à des peines de prison à vie pour avoir infiltré des groupuscules d'extrême droite en Floride impliqués dans le terrorisme contre Cuba.

Yoani Sánchez : Ce n'est pas un thème qui intéresse la population. C'est de la propagande politique.

Salim Lamrani : Mais quel est votre point de vue à ce sujet ?

Yoani Sánchez : Je vais essayer d'être la plus neutre possible. Ce sont des agents du Ministère de l'Intérieur qui se sont infiltrés aux Etats-Unis pour recueillir des informations. Le gouvernement cubain dit qu'ils n'effectuaient pas des actes d'espionnage mais qu'ils avaient infiltré des groupes cubains pour éviter des attaques terroristes. Mais le gouvernement cubain a toujours dit que ces groupes étaient liés à Washington.

Salim Lamrani : Donc les groupes radicaux d'exilés sont liés au gouvernement des Etats-Unis.

Yoani Sánchez : C'est ce que dit la propagande politique.

Salim Lamrani : Donc ce n'est pas vrai.

Yoani Sánchez : Si cela est vrai, cela veut dire donc les cinq réalisaient des activités d'espionnage.

Salim Lamrani : Dans ce cas, les Etats-Unis doivent reconnaître que les groupes violents font partie du gouvernement.

Yoani Sánchez : C'est vrai.

Salim Lamrani : Pensez-vous que les Cinq doivent être libérés ou méritent-ils leurs peines ?

Yoani Sánchez : Je crois que cela vaudrait peut-être la peine de revoir les cas, mais dans un contexte politique plus tranquille. Je ne suis pas sûre que l'utilisation politique de cette affaire soit bonne pour eux. Le gouvernement cubain médiatise trop cette affaire.

Salim Lamrani : Peut-être parce qu'il s'agit d'une affaire qui est totalement censurée par la presse occidentale.

Yoani Sánchez : Je pense que l'on pourrait sauver la situation de ces personnes qui sont des êtres humains, qui ont une famille, des enfants, mais de l'autre côté, il y a également les victimes.

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18/04/2010

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