PerleDeDiamant

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Contrôle. Le processus d’entrée à et de sortie de Gaza

 
Gaza - 02-07-2010

Contrôle
Par Eva Bartlett
 

Le processus d’entrée à et de sortie de Gaza n’est comparable à aucun autre ailleurs. Toutes les frontières sont fermées à tous par Israël et l’Egypte, sauf à un petit nombre d’étudiants et de malades qui ont besoin de quitter la Bande. Et aujourd’hui, alors que le passage de Rafah contrôlé par l’Egypte est temporairement ouvert, à moins que vous n’ayez des connections, une chance infernale ou de l’argent pour graisser la patte des autorités égyptiennes, vous ne sortez pas. Et il en est de même pour beaucoup d’étudiants et de malades qui détiennent les papiers nécessaires.






















Le système de soins de santé de Gaza a été ravagé par le siège imposé depuis l’élection du Hamas en 2006 et par les divers bombardements et attaques israéliens. En conséquence, 141 médicaments vitaux sont en quantité insuffisante de façon chronique, et 116 types de fournitures médicales manquent totalement, dit le Ministère de la Santé de Gaza. Le manque d’équipement et d’expertise spécialisés signifie que certains problèmes de santé ne sont pas soignés, et que les malades atteints de maladies chroniques meurent lentement – au moins 370 décès jusqu’à aujourd’hui.

Alors que j’étais à Gaza, j’ai rencontré Q., une femme d’une cinquantaine d’années atteinte d’insuffisance rénale. Q. a essayé de quitter Gaza avec 3 de ses enfants pour faire des tests de compatibilité pour un don de rein. Mais après 1.500$ par personne dépensés en pots-de-vin, Q. et ses enfants ont été refoulés à Gaza.


L’ordonnance de Mme Q qui recommande une greffe rein/pancréas non disponible en Egypte et conseillée en France.

Le mardi 8 juin, nous avons essayé de quitter Gaza. Emad a un visa d’études à l’étranger, et j’ai un passeport américain.

Une mer de Mercédès jaunes – à 6 portes et 8 sièges – couvre le parking situé à l’extérieur du terminal de Gaza. Dans le hall du terminal, les autorités de Gaza, avec force grosses voix et froncements de sourcils, fixent d’un air furieux ceux qui n’ont pas le cran de soutenir leurs regards. Ils ont peut-être leurs raisons mais pour des gens dont les espoirs et les rêves dépendent de cette frontière, être confrontés à cette mauvaise volonté à aider est le début d’un long effort déprimant pour partir, qui se termine habituellement par un échec.

« Pourquoi tu ne passes pas, tu as un passeport étranger ? » me demandent et me disent les gens. Je suis avec un Palestinien, et je veux rester avec lui. Pourtant, je suis aussi déchirée : en tant qu’activiste, je veux rester aussi longtemps que les Palestiniens doivent rester, attendant sans fin leur droit à sortir. Mais je suis avec Emad, et je ne veux pas non plus saboter ses chances de départ. Je ne connais que trop les caprices des autorités égyptiennes, si semblables à ceux de l’occupation israélienne. Moi, je sortirai. Peut-être pas aujourd’hui, peut-être pas lors de cette ouverture de la frontière, mais il suffit que je foute le bazar auprès de mon consulat et je suis dehors. Pour Emad, Palestinien, tout est très différent. Et après avoir déjà perdu trois opportunités d’étudier et de se former à l’étranger, il n’aura plus beaucoup d’espoir si cette occasion échoue. J’essaie d’imaginer le regret amer que j’éprouverais si mes chances d’étudier m’étaient arrachées, sans parler de mon simple désir de voyager. Je ne peux pas l’imaginer : c’est une douleur exclusive à ceux qui sont réellement emprisonnés à cause de leur nationalité.

Dans le hall de départ palestinien, un fonctionnaire du terminal me dit que je dois attendre jusqu’à jeudi 10, aujourd’hui étant consacré aux étudiants palestiniens. Mais avoir à nous séparer ne nous dit rien qui vaille, je m’inquiète de la façon dont les autorités égyptiennes traiteront Emad, et nous essayons de négocier pour être autorisés à sortir ensemble.

Nous attendons des heures, voyons les autres dans les mêmes situations difficiles. Et ce n’est que le côté Gaza de la frontière.

Nous avançons centimètre par centimètre dans notre taxi, toujours attendre, attendre, attendre l’appel de son nom.

Finalement il arrive, des heures plus tard, quand on commence à s’inquiéter s’il y aura du temps pour la nécessaire attente au terminal égyptien. On lit des noms et les nôtres sont sur la liste.



Nous montons dans un autobus d’environ 18 sièges, payons 15 shekels pour nos bagages et 60 shekels pour la course en taxi de 200m – que nous n’avons pas le choix de ne pas prendre – pour le terminal égyptien, où l’autobus se gare, et nous attendons encore une bonne heure.

Il fait chaud dans les autobus dont les fenêtres sont fermées, allez savoir pourquoi, et l’air ne circule pas. Nous attendons, nous souvenant des douloureux au-revoir des proches qui ne savent pas quand et si ils se reverront.

L’autobus avance enfin jusqu’aux portes du terminal égyptien, où la véritable attente et l’incertitude commencent.

Là, nous voyons des amis qui essaient d’aller étudier en Egypte, pour respirer un peu. Ils sont arrivés ces derniers jours et ont été refoulés sur Gaza, mais ils essayent à nouveau. Nous avons appris plus tard qu’ils ont été refoulés encore une fois.

Nous tendons nos passeports à diverses autorités égyptiennes : j’ai un passeport non palestinien, alors on s’occupe de moi rapidement, malgré mon activisme et mes articles. Il a un passeport palestinien, alors ils vont jouer avec lui, peut-être le renvoyer malgré son visa et son billet d’avion.

Nous attendons.

On appelle mon nom, on s’occupe de moi, j’ai mon visa de sortie.

Nous attendons.

Il (Palestinien, de GAZA) est appelé, on lui dit d’attendre encore, cette fois pour un entretien avec le renseignement égyptien. Après une autre longue attente, on l’appelle. Il leur parle de ses études, de son billet d’avion, qu’il est en contact avec l’Ambassadeur du Venezuela en Palestine. Ca l’aide, lui donne un avantage que les autres Palestiniens avec visa, argent et maladie grave n’ont pas. Ils veulent me parler.

On m’appelle.

Voyagez-vous ensemble ? Où allez-vous ? Qu’avez-vous fait à Gaza ? Qu’est-ce que ISM ?

Ils sont les services secrets et ont certainement un dossier sur moi : je suis venue par bateau et j’ai passé la dernière année et demi à me tenir dans les zones frontalières avec les autres activistes internationaux d’ISM, à nous faire tirer dessus par des soldats israéliens parce que les fermiers que nous accompagnions essayaient d’accéder à leur terre.

C’est une scène ridicule et incroyable et peu importe qu’elle soit réelle et combien de fois j’ai écrit sur ce sujet, c’est tellement illégal et scandaleux qu’elle semble incroyable quand vous la racontez à ceux qui n’ont aucune idée de ce qui se passe. Quoi ? Vous dites que les fermiers qui essaient de récolter le blé ou de s’occuper de leur persil, sur des terres situées à 400m, 600m, 700m ou plus de la frontière, sont pris pour cible par des soldats israéliens à balle réelle ? C’est vrai ? Ils ont été tués ? Blessés ?

Mais c’est que trop vrai et ça continue au moment où j’écris. Des fermiers, des civils qui vivent près de la frontière, et des femmes et des hommes protestant contre l’imposition israélienne d’une zone interdite de 300m ont été tués et blessés, par des balles réelles et des bombes, y compris des bombes à fléchettes, par des soldats israéliens qui savent exactement qui ils visent.

Au cours des 12 derniers mois, au moins 220 attaques israéliennes ont été menées dans la zone tampon, dont 116 depuis le début de 2010 (au 30 avril). Au cours des quatre premiers mois de 2010, plus de 50 Gazaouis ont été blessés, et 16 ont été tués par ces attaques, ont noté les militants d’ISM.

Et le fonctionnaire des services secrets égyptiens qui m’interroge le sait très bien, il sait que j’en ai été témoin, et il est fichtrement heureux que je parte et que je la ferme. Mais tout le temps que je serai hors de Gaza, je ne la fermerai pas.

Il essaie d’en savoir plus sur ISM, ou de me surprendre en train de mentir. Mais je sais qu’il sait, et il n’y a rien d’illégal dans le travail de solidarité pour la justice. L’illégalité, ce sont les actions des soldats israéliens, la politique du gouvernement israélien, et la complicité égyptienne du siège, dont le ciblage par l’Egypte des tunnels (dans lesquels des Palestiniens, la plupart du temps de très jeunes gens qui soutiennent leurs familles, travaillent et sont en conséquence tués ou blessés) et la construction par l’Egypte du mur souterrain destiné à rompre l’artère vitale que constituent les tunnels, et la fermeture continue par l’Egypte du passage de Rafah, le seul point d’entrée et de sortie qui ne soit pas contrôlé par Israël.

Il pose des questions sur nos bureaux, sur qui travaille avec ISM, si d’autres vont venir à Gaza me remplacer. Ridicule ! Israël, la 4ème force militaire, et l’Egypte, le 2ème bénéficiaire de l’aide états-unienne, sont tellement préoccupés par un groupe d’activistes non armés venant de pays, milieux et âges divers. Nos armes – la vérité, des caméras et la transmission de l’humanité palestinienne – les effraient, et il est visiblement content qu’un d’entre nous s’en aille.

Peut-être à cause de ça, et du lien d’Emad avec l’ambassadeur vénézuélien, la sortie nous est accordée.

Mais jusqu’au moment d’entrer dans l’avion, rien n’est sûr. Les deux jours suivants, nous attendrons en suspens, en détention, dédaignés par divers fonctionnaires et policiers égyptiens qui tentent de déshumaniser leurs captifs voyageurs.

19h, en attente du côté égyptien du passage de Rafah :

Attendre, attendre, attendre… si près de la liberté mais toujours incertain que ce soit réel. Jamais de ma vie je n’ai réalisé à quel point la liberté est précieuse. Techniquement, nous sommes passés, mais alors que j’ai mon passeport et que n’importe quel autre détenteur de passeport étranger serait parti depuis longtemps, Emad n’a aucune idée d’où est son passeport, ni quand il sera autorisé à quitter ce hall lugubre. Nous attendons, essayant d’oublier que nous ne sommes qu’à 50 mètres du côté palestinien et qu’on peut nous y renvoyer si facilement, et nous attendons encore.

Tout d’un coup, des fonctionnaires égyptiens commencent à nous aboyer dessus, nous et les autres détenus, que nous devons nous mettre en file et que nous avons foutrement intérêt à le faire vite pour monter dans le bus qui nous emmènera réellement loin de ce cauchemar. Arrivant près du bus, on nous demande de raquer 350 livres égyptiennes pour divers frais de bus (qui peut contester ?) pour le trajet à l’aéroport (comme si nous avions le choix). Sans avertissement préalable, n’ayant aucune idée de ce qui allait arriver, nous n’avons pas de livres égyptiennes. Trouver un changeur de monnaie. Il nous reste quelques shekels israéliens. Change confus de quelques dollars US et des shekels israéliens restant, retour à toute vitesse vers la file sur laquelle les aboiements continuent, fourrer les sacs dans le coffre du bus, se remettre dans la file devant la portière – le dernier qui nous aboie dessus n’est pas content, nous avons traînassé – nous montons enfin dans le bus.

A part une vingtaine de minutes d’arrêt sur le bord de la route pour manger ou aller aux toilettes, nous roulons péniblement vers l’aéroport à travers l’obscurité. La première vision d’Emad du monde extérieur à Gaza est l’obscurité et l’éclairage des rues. Pourtant, on peut au moins y voir plus clair qu’à Gaza toujours sous black-out…



Mercredi 9 juin, 5h49 du matin. Aéroport du Caire

Détention.

C’est un crime d’être palestinien.

La punition, en plus d’être privé de la plupart des droits et privilèges dont jouissent n’importe qui d’autre, en plus d’être la cible des balles, des bombes, d’être privé de terre, de travail et d’espoir… est d’être détenu n’importe où ailleurs. Même dans les pays voisins.
Parce qu’ils sont de Gaza, les femmes, les enfants, les bébés, les shebab (jeunes hommes), les hommes qui veulent sortir – lentement - de la cage, subissent le supplice de l’attente sans savoir s’ils seront autorisés à partir. Et l’affront de voir les sols brillants, les escaliers roulants, les boutiques et le confort pour les autres, et être parqué dans un salle de détention. Tout ce qui permet de passer le temps et de rendre le voyage supportable est aussi refusé aux Palestiniens de Gaza.

9h52 du matin

Je quitte le couloir où nous – les Palestiniens et moi – sommes détenus, avec ses rangées de chaises en plastique inconfortables et une seule toilette... Il y a écrit VIP sur le mur extérieur. Il faut que j’achète une carte téléphonique pour qu’on puisse dire à la famille d’Emad que tout va bien, qu’il est sorti et que, espérons-le, espérons-le (mais ce n’est pas encore certain), il va monter à bord de l’avion pour lequel il a acheté son billet.

Emad, comme les autres Palestiniens, ne peut pas quitter le couloir, et c’est seulement grâce à mon passeport non palestinien que je suis autorisée à sortir, malgré les paroles soupçonneuses de nos gardes policiers égyptiens.

Les détenus palestiniens glissent de l’argent aux agents d’entretien pour se procurer de la nourriture, pour au moins deux fois le prix.

Ma première sortie à l’extérieur me laisse pantoise : d’obscènes montagnes de choses à acheter, d’espaces vastes, de restaurants avec des spécialités que j’ai oubliées depuis un an et demi que je suis à Gaza, des odeurs de fast-food, et des voyageurs se baladant, se demandant où aller manger ou boire, comme je l’ai fait moi-même en tant et tant d’occasions. Mais maintenant, revenir au couloir « VIP » a quelque chose de réconfortant : un morceau de Gaza, isolé, négligé, emprisonné… mais des visages chaleureux, familiers, réels.

15h37

Le fait d’être coincé dans le même endroit pendant des heures engourdit la notion de temps, même musique, même annonces… aucun notion du temps qui passe, aucun moyen de soulager l’ennui.

20h59

Toujours dans le couloir de l’aéroport, mais avec au moins la promesse de partir demain, tôt.

Nous dormons, mangeons du pain blanc, il nous tarde de manger un vrai repas. Je ne suis plus autorisée à sortir, mais je réussis à le faire, sous escorte policière impatiente, après avoir copieusement râlé, pour acheter une autre carte téléphonique hors de prix.

Il ne reste plus qu’un petit groupe de voyageurs – tous Palestiniens – attendant dans cette pièce avec ses rangées de chaises en plastique inconfortables et une seule toilette… Il y a écrit VIP sur le mur extérieur.

22h30

« On gèle, la climatisation envoie trop d’air, les enfants ont froid... pouvez-vous nous donner des couvertures ? »

Une mère, avec ses 4 gamins, essaie de les empêcher de tomber malades, à passer des jours dans cette pièce.

Le garde a promis de nous emmener dans un meilleur endroit dans un moment, et maintenant, l’appel est soudain aboyé de nous dépêcher que diable, et de prendre nos bagages.

Nous nous rendons au « meilleur » endroit : une pièce de 10 m sur 12 en sous-sol, des barreaux aux fenêtres. Un débarras, comme le prouvent les caisses dans les coins qui servent de lits de fortune.
23 personnes bouclées dans un débarras, les murs couverts de messages laissés par d’anciens détenus, venant de Palestine, Somalie, Ouganda, Ukraine, Equateur, Iran, Nigéria…



« C’est la première fois que je suis en prison, avec rien. Je vous souhaite bonne chance, vous qui êtes dans cette prison. Qu’Allah vous bénisse. » Une Somalienne.

« Trous du cul, égocentriques nuls, racistes, stupides, analphabètes Egyptiens. » Anonyme.

Maek taskarra ???? Tu as ton billet ????

Le cri sort d’un uniforme blanc. Il ne remarque pas l’humanité du détenu, un voyageur qui a son billet et en route vers l’étranger lorsqu’il a été détenu.

Il se penche en avant et aboie. Feen ? Feen taskarra ? Où ? Où est ton billet ?

Le détenu, un Palestinien d’une trentaine d’année, répond calmement, par l’affirmative : oui, il a son billet, comme tous les autres passagers.

Comme tous les autres passagers… sauf qu’il est détenu dans une cellule surpeuplée en sous-sol, alors que les passagers « normaux » vaquent au-dessus, font leurs emplettes dans les boutiques hors taxes, et passent le temps devant une boisson, sans se douter que les voyageurs qui seront assis dans le même avion qu’eux sont détenus en dessous, comme des animaux.

L’uniforme blanc se penche vers un autre passager et lui crie : AS-TU UN BILLET ?!!!

Il se sert de la même technique d’aboiement que les soldats israéliens quand ils essaient de dévaloriser les Palestiniens aux checkpoints militaires, en Palestine occupée. DESHUMANISONS ! DESHUMANISONS ! C’EST NOUS QUI AVONS LE POUVOIR !!!

Un père est venu accompagner sa fille et ses quatre jeunes enfants. Elle va retrouver son mari au Maroc. Lui, le père, a une obligation – culturelle, parentale, et qui vient du cœur – de la voir partir, de s’assurer qu’elle est en de bonnes mains. Elle part dans plusieurs jours mais elle a quitté Gaza tôt pour éviter la fermeture soudaine de la frontière, et parce qu’elle sait qu’il faut souvent des tentatives répétées avant que les Palestiniens soient autorisés à quitter Gaza. S’ils sont autorisés. Maintenant, pour éviter à ses enfants d’attendre les 3 prochains jours dans un cagibi, à la lumière artificielle, sans air naturel, sans espace, et sans nourriture, son père voudrait qu’elle aille chez des parents au Caire. Mais, sans billet pour un prochain vol, ni passeport non palestinien, il est dans l’impossibilité de quitter l’aéroport pour la voir partir… même pas jusqu’à la porte, avec une escorte policière. Il essaie, maintes fois, et je suis bien sûr d’accord pour accompagner moi-même sa fille puisque lui n’y est pas autorisé. Mais les autorités égyptiennes résistent, le père est effondré, et les autorités décident qu’elle ne peut même pas partir de son propre chef, bien qu’elle ait un passeport non palestinien. Plusieurs heures plus tard, elle est autorisée à aller chez ses parents… mais avec une escorte policière. Son père n’est pas autorisé à l’accompagner au taxi. Il est au bord des larmes.

Il se trouve que je le connais vaguement : c’est le mari de la sœur d’une des mes amies de Faraheen, une communauté agricole au sud-est de Gaza où, avec les autres activistes d’ISM, j’ai passé beaucoup de temps avec les fermiers et partagé leurs repas.

Leur sort, celui d’une terre détruite par les bulldozers israéliens, bombardée et incendiée, ou rendue inaccessible par les munitions létales crachées par de jeunes soldats qui s’ennuient, ou télécommandées depuis des tours automatisées. Pourtant, les fermiers partagent volontiers ce qu’ils arrivent à récolter. Des produits frais, délicieux. S’ils étaient en mesure de faire pousser leurs légumes et de s’occuper de leurs arbres centenaires comme ils faisaient avant la politique israélienne de la terre brûlée, ils seraient beaucoup moins touchés par le siège… et fourniraient en retour les légumes et les fruits qui arrivent par camion (en retard) ou ne sont pas autorisés du tout par les autorités israéliennes.

La pièce, avec ses murs sales, couverts de graffitis tourmentés, pas de ventilation, quelques chaises, et des passagers dignes, humains, allongés sur le sol ou sur des caisses.



Un homme en costume qui vit en Algérie mais est venu à Gaza voir sa famille.

Un vieil homme en robe blanche a étendu son keffieh rouge et blanc par terre. Il se lève, se lave au robinet des toilettes sales, sans savon, prie, et revient s’asseoir sur le sol où un gamin de 12 ans est étendu aux pieds de deux femmes.

Un jeune homme, de retour de quatre ans d’études en Turquie, demande des nouvelles du quartier Sheyjayee à un autre, ce qui a changé depuis les deux principales attaques israéliennes sur Gaza.

Dans un coin un groupe de femmes, endormies assises. L’une d’elle a sa fille qui vient d’être opérée de l’estomac. Elles attendent pour revenir à Gaza.

L’agent d’entretien arrive, mais la pièce reste dégoutante. Il est là pour le business : café, sandwiches, cartes téléphoniques… on peut lui demander. Mais les prix ont grimpé au fur et à mesure que nous sommes descendus d’un étage.

Les agents d’entretien profitent de ces Palestiniens et des autres indésirables coincés dans cette pièce en sous-sol. Espérant quitter l’Egypte et, comme tout un chacun, acheter de la nourriture sur les marchés ou les étals, ils sont pris dans le système raciste. Et pour survivre, ils demandent un prix plus élevé pour le luxe d’un sandwich ou d’une saleté liquide qu’on ne peut appeler café.

Oh, Gaza, avec ton siège, ta vie incroyablement difficile, combien de beauté et de gentillesse tu détiens.

Dans cette salle de détention finale en sous-sol, les agents d’entretien ajoutent quelques autres livres à leurs prix déjà gonflés. L’un d’entre eux revient avec une carte téléphonique à 10£ égyptiennes au prix de 15£, et un petit verre de la saleté caféinée pour 5£. Je suis bien certaine que le groupe de femmes, à ma gauche, n’a pas l’argent pour se permettre ce genre d’extorsion. Nous leur laissons notre nourriture pendant qu’elles dorment.

Je suis à nouveau frappée par les similitudes entre cette détention et la détention israélienne en vue d’une exclusion : le même mépris pour l’humanité des détenus, le même but affiché de dévaloriser et de déshumaniser les détenus. Et comme pour la détention israélienne, lorsque je me demandais s’ils pourraient réellement me mettre dans un avion ou me garder plus longtemps par méchanceté, je me demande la même chose. Ces gens n’ont commis aucun crime, sauf qu’ils sont des Palestiniens de Gaza. Pourtant ils sont maintenus en prison, en enfer, et sont traités comme des criminels.

Jeudi 10 juin, 3h du matin : sortie de prison

On nous autorise à sortir, à aller nous enregistrer. Tout d’un coup, on a aboyé nos noms, la même procédure, dépêchez-vous nom d’un chien. Nous marchons, et tandis que nous quittons la salle de détention pour entrer dans le hall éclairé et étincelant de l’aéroport, Emad reste cloué par la différence. Les passagers normaux sont en files, qu’ils ont rejointes après s’être détendus. Nous sommes escortés par un officier de police, visible pour quiconque regarde. C’est la dernière étape de la dégradation : regardez, regardez ces criminels de Palestiniens (ou leurs comparses).

Mais Emad reste calme, en tongues et en short, calme comme il l’a été pendant toute cette épreuve. Et comme l’ont été la plupart des Palestiniens que j’ai rencontrés. Calmes, patients, dignes. Ils ont l’habitude qu’on se fiche d’eux, les Israéliens, les Egyptiens, leurs propres hommes politiques, le monde. Ils réclament deux ou trois choses très simples : la liberté, le droit à travailler, à étudier, aux soins médicaux et peut-être la possibilité de voir leur famille et de visiter une partie du monde.

J’ai été ce voyageur se prélassant pendant des heures dans un café, attendant un vol pour un autre pays, au départ d’une expédition. Je connais bien cette excitation du début d’une nouvelle aventure, et la déception et le sentiment de frustration pour un vol retardé ou annulé. Et combien j’aurais dû être humble, et je le suis a posteriori, devant tout sentiment d’indignation pour de simples retards, ou devant la réalité de ma liberté à sauter dans un avion et à traverser des pays, des continents… maintenant que je connais les épreuves que les Palestiniens endurent lorsqu’ils tentent juste de quitter Gaza ou la Cisjordanie occupée.

Quel véritable cadeau est la liberté. Si le monde pouvait reconnaître non seulement les injustices faites aux Palestiniens depuis plus de six décennies, non seulement l’étranglement du siège total, inhumain et contreproductif et le bouclage de la Bande de Gaza, non seulement la colonisation continue de Jérusalem Est et de la Cisjordanie occupée et les crimes quotidiens de l’occupation qui s’en suivent… mais que les Palestiniens sont des êtres humains, nom d’un chien. Ils veulent voyager comme tout le monde, et si j’ai le droit à des vacances quand je veux, c’est aussi le droit des Palestiniens, en plus d’aller étudier ou se faire soigner.

Pour Emad, c’est la première bouffée de liberté. Il est enivré par les couleurs, les odeurs, l’espace… Il est toujours dans l’aéroport, mais nous nous sommes suffisamment fait extorquer par l’officier de police qui nous accompagne pour lui dire Merci d’avoir fait en partie ton boulot, et au fait, merci de ne pas avoir refoulé Emad arbitrairement, comme tu l’aurais pu le faire, par caprice. Nous avons passé les procédures de contrôle et nous sommes libérés de notre escorte policière à notre entrée dans la salle des départs.

Nous parcourons le hall, étirant nos jambes raidies par deux jours d’attente et de position assise… à la frontière et dans l’aéroport. Emad voit tout pour la première fois : les escaliers roulants, les boutiques hors taxes, les cafés et les magasins de nourriture identiques dans le monde entier. Et il n’en veut même pas… il veut juste marcher, et se sentir comme un être humain, un être humain libre.



Photos : Emad Badwan.


  Source : In Gaza  
  Traduction : MR pour ISM


02/07/2010

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