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Cancers de la thyroïde et Tchernobyl

Cancers de la thyroïde et Tchernobyl
 

Le non-lieu décidé aujourd'hui par la Cour d'Appel de Paris dans l'affaire Pellerin suscite de nombreux commentaires. L'ancien responsable du Service central de protection contre les rayons ionisants (SCPRI) Pierre Pellerin était le seul mis en examen pour "tromperie aggravée" en 2006 dans cette affaire. Ce qui est assez surprenant étant donné qu'il n'a fait que conseiller un gouvernement qui a pris les décisions. Décisions consistant... à ne pas prendre de précaution particulière pour la consommation de produits alimentaires lorsque Pellerin l'a informé de l'arrivée de l'air contaminé par l'accident nucléaire.

 

Si le volet judiciaire (en particulier le caractère judicieux ou pas de la qualification de "tromperie aggravée" choisie par la juge d'instruction) ne sera pas traité ici - ni la communication catastrophique de Pellerin en 1986 et son insistance à ne raisonner que sur des moyennes alors qu'il fallait tenir compte du risque de taches beaucoup plus intenses de contamination - voici quelques éléments sur le fond du dossier traité par la justice : la contamination radioactive due à l'accident nucléaire de Tchernobyl a t-elle provoqué une épidémie de cancers de la thyroïde ? C'est en effet à ce titre que des associations souhaitent que Pierre Pellerin soit poursuivi.

 

►Dans la zone proche de la centrale, en Ukraine, Bielorussie et Russie, la réponse est oui. Plus exactement, Irsn_tchernobyl_cancer-thyroide les victimes ont été les personnes âgées de 0 à 18 ans à l'époque de l'accident, lorsqu'elles ont reçu une dose d'iode radioactif à la thyroïde, par inhalation et ingestion d'aliments contaminés dont du lait. Cette contamination fut de  courte durée, puisque 90% de cet iode radioactif avait disparu en 24 jours, puis n'était plus détectable dès juillet 1986.

 

Après un temps de latence d'environ quatre ans, les cancers sont survenus. Le graphique ci-dessus montre la situation en Biélorussie selon une étude franco-allemande. Les médecins et les spécialistes en radioprotection n'ont pas le moindre doute sur la relation de cause à effet entre l'exposition à l'iode radioactif et cette épidémie de cancers de la thyroïde. Au total, pour les trois pays, 6.848 cas de cancers de la thyroïde ont été diagnostiqués chez les personnes âgées de moins de 18 ans au moment de l'accident. Elles ont été traitées par ablation de la glande. Et l'on compte environ 15 décès (toutes causes confondues) dans ce groupe, soit une mortalité d'environ 0,2%. Il est très probable que cet effet cancérigène sur la thyroïde ait été exacerbé dans une population souvent carencée en iode par son alimentation.

 

Pour les personnes âgées de plus de 18 ans à l'époque, le rapport de l'Institut de veille sanitaire explique que : «les connaissances générales sur l'association entre exposition aux rayonnements ionisants à l’âge adulte et risque de cancer de la thyroïde sont peu concluantes. Enfin, ces connaissances scientifiques conduisent à suspecter l’existence d’autres effets suite à l’accident de Tchernobyl : leucémie, cancer du sein, maladies non cancéreuses comme les maladies cardio-vasculaires et les cataractes. À l’heure actuelle cependant, les seuls effets avérés concernent l’excès de cancer de la thyroïde chez les personnes exposées pendant l’enfance».

 

► Dans les autres pays les plus concernés par la contamination - pays baltes, Finlande, Suède, Autriche, Carte dépot tchernobyl Suisse, Italie du nord par exemple - il n'a pas été possible d'observer une telle épidémie - c'est à dire dont la dimension serait clairement reliée à la contamination dans le temps et l'espace et l'intensité reliée à celle de la contamination - chez les personnes âgées de moins de 18 ans à l'époque de l'accident. C'est également le cas en France, comme le montre cette étude de l'Institut de veille sanitaire sur 25 ans de cancers de la thyroïde en France.

 

La carte ci-dessus montre les dépôts de césium selon l'IRSN mais les dépôts d'iode ont suivi le même gradient. On voit donc que si cette contamination a pu provoquer des cancers de la thyroïde chez les personnes âgées de moins de 18 ans en 1986, on les verrait dans l'Est de la France et en Corse de manière assez nette relativement au reste de la France. Les études menées en Corse ne montrent qu'une incidence un peu plus élevée chez les hommes adultes que dans d'autres départements, qui reste inexpliquée. En Corse, 128 cas incidents de cancer de la thyroïde ont été observés entre 1998 et 2001, soit 32 cas par an en moyenne, dont 13 étaient âgés de moins de 15 ans en 1986.

 

► Mais l'affaire n'est pas close. Car si l'effet n'a pas été observé, ce n'est pas seulement parce qu'il  aurait pu ne pas exister, mais surtout parce qu'il n'aurait pu être que très petit relativement au nombre de cas attendus hors Tchernobyl. Ainsi, une étude théorique faisait l'hypothèse d'une relation linéaire sans seuil entre dose reçue et cancer (une hypothèse qui maximise le risque au delà du plausible), calcule que l'excès de cancer pour les 0-15 ans au moment de l'accident de toute la zone la plus touchée (bande Est de la France et Corse, voir carte ci-dessus) serait entre 7 et 55 sur 899 cas attendus sans rapport avec Tchernobyl... sauf que ce dernier chiffre est à plus ou moins 60, soit plus que le maximum possible de cas dû à Tchernobyl. Impossible donc de "voir", puisque la précision du regard est inférieure au détail que l'on recherche.

 

Pour aller plus loin seules des études dit "cas/témoins" pourraient améliorer la précision du regard. L'ennui, c'est que les véritables "cas" pour lesquels on peut soupçonner un "effet Tchernobyl" sont les enfants qui dans le mois de mai 1986 auraient consommé abondamment du lait de vaches et surtout de chèvres qui elles mêmes auraient brouté une herbe très contaminée. Retrouver ces "cas", et les étudier en comparaison avec des témoins non concernés par la contamination relève du casse tête. L'étude jointe au dossier de la juge d'instruction et qui a consisté seulement à tirer au hasard dans les patients d'un endocrinologue corse et à constater qu'il y a plus d'affections thyroïdiennes après qu'avant 1986 ne peut en aucun cas démontrer quoi que ce soit de ce point de vue.


 

► Pourquoi alors, observe t-on une augmentation de l'incidence du cancer de la thyroïde en France ? Cancer thyroïde France (Remarque : de l'incidence mais pas de la mortalité qui est en baisse. Pour l’année 2000, le cancer de la thyroïde, avec 430 décès, représentait 0,3 % de l’ensemble des décès par cancers en
France, le situant au 22e rang des décès par cancer). Les graphiques ci-contre proviennent de plusieurs registres départementaux. Ils montrent une augmentation surtout chez les femmes et qui commence dès le début des observations, en 1982.

 

 Pour les médecins, cette augmentation de l'incidence, qui commence bien avant Tchernobyl, et se lit dans toutes les régions et pays de manière complètement indépendante de l'intensité de la contamination radioactive dûe à l'accident, résulte principalement de la détection de tumeurs de plus en plus petites qui n'auraient pas ensuite donné de signes cliniques et que seule une autopsie après décès provoqué par une autre cause aurait pu détecter. Dans la plupart des pays développés, cette augmentation a commencé dès les années 1970.

 

► Pourquoi des responsables politiques (la candidate à l'élection présidentielle Eva Joly, l'eurodéputée Michele Rivasi), et non seulement des militants opposés à l'énergie nucléaire, nient-ils cet état des connaissances et affirment ainsi que le non lieu prononcé est un "déni de justice" car cette dernière aurait eu "la preuve" - affirme Michele Rivasi - du crime de Pierre Pellerin ?

 

Cette attitude consiste à dire "la médecine a raison", lorsqu'elle affirme que les milliers de cancers des enfants russes, ukrainiens et biélorusses sont dûs à l'iode radioactive de Tchernobyl, puis "la médecine a tort" lorsque, par les mêmes outils - épidémiologie, connaissances de l'effet biologique des rayonnements - elle affirme ne pas trouver de trace d'une telle relation en France. Les juges ont été plus logiques et cohérents.



Par Sylvestre Huet, le 7 septembre 2011


08/09/2011

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