PerleDeDiamant

PerleDeDiamant

" Articles : Des livres pour désengorger les prisons "

Grâce à Steinbeck, les taulards s'évadent
Par Philippe Boulet-Gercourt

Depuis quinze ans, un programme pour la réinsertion des repris de justice fait ses preuves aux Etats-Unis : il est fondé sur la lecture. Une enquête de notre envoyé spécial dans le Massachusetts.

«M'sieur Leahy ! M'sieur Leahy !» Michael Leahy n'a pas sursauté. Dans ce quartier mal famé de Fall River, une petite ville à une heure de Boston, le juge d'application des peines connaît pas mal de monde. Il se retourne : c'est ce bon vieux Larry Bird qui l'appelle, un héroïnomane qui a passé le plus clair de sa vie en taule. L'homme lui fait signe d'entrer chez lui, un appart cradingue, comme il fallait s'y attendre.
Mais ce n'est pas son living room que Larry veut montrer au probation officer (conseiller d'insertion et de probation). Il pousse la porte du fond... et Michael s'arrête net : une bibliothèque en acajou, tout un mur de bouquins achetés aux puces ! Larry regarde Michael, les yeux brillants : «Je les ai tous lus. Tous !»

Michael n'oubliera jamais Larry Bird. Lui qui se faisait alpaguer deux ou trois fois par an est mort en homme libre, passant les dix dernières années de sa vie à bichonner sa bibliothèque loin des prisons. Etonnant ? Pas plus que le cahier de Wilfredo Cuba, noirci de ses pensées profondes.
Wilfredo le Portoricain, qui a quitté l'école à 12 ans. «Vols à main armée, drogue, toutes les conneries que l'on fait dans la rue, j'ai donné. Je passais mon temps à aller en prison, à en sortir, à y retourner.» A 34 ans, il vient de passer son GED, l'examen de sortie du lycée, et fuit comme la peste ses anciens potes du gang des Latin Kings. Unique ? Mais que dire alors de la métamorphose de Greg McKey ? Greg le rêveur, le faux doux aux tatouages impressionnants, arrêté seize fois pour conduite sans permis. «J'ai lâché l'école à 13 ans. Je n'avais
jamais fait un devoir à la maison, jamais lu un livre de ma vie.» Aujourd'hui, il vous dissèque Steinbeck, Hemingway ou Elie Wiesel. Il a même failli déchirer le dos de couverture des «Souris et des hommes», frustré de voir l'histoire s'arrêter là. Lui aussi va s'inscrire à l'examen de sortie du lycée.

Larry, Wilfredo, Greg... Tous ont suivi un étonnant programme mis en place il y a une quinzaine d'années dans cette région paisible de la Nouvelle- Angleterre. Tout commence en 1991 par une partie de tennis entre un prof de littérature de l'université du Massachusetts et son copain juge. Après le match, les deux hommes papotent. Le juge avoue sa
frustration devant cette justice tourniquet qui lui renvoie toujours les mêmes clients récidivistes. Le prof lance une idée : «Et si on essayait les bouquins ?» Robert Waxler explique : «Mettons huit ou dix taulards autour d'une table, donnons- leur des bouquins à lire, discutons-en avec eux. Et pour qu'on ne vienne pas nous taxer de facilité, choisis-moi des types coriaces.» Les deux compères embarquent un conseiller d'insertion, Wayne St. Pierre. «Ma première réaction a été la surprise, se souvient-il. Qu'est-ce que les livres avaient à voir avec les criminels ? Et puis je me suis dit : ce qu'on fait ne marche pas, alors pourquoi ne pas essayer ?»

Des malfrats à la fac

Le juge compose un premier groupe de huit cobayes, tous des hommes. Ensemble, ils totalisent 142 condamnations ! «Good job», félicite le prof pince-sans-rire. «Dans l'idéal, on cherche des «clients» avec un passé criminel substantiel, explique Michael Leahy. De préférence des récidivistes, des gens dont le dossier judiciaire fait 10, 15 ou 20 pages. On a même eu quelques personnes emprisonnées pour homicide
involontaire. Une bonne partie ont passé plus de la moitié de leur vie derrière les barreaux, ce sont des gens avec lesquels on a tout essayé et rien n'a marché.» La première réunion, en 1991, n'a pas été la plus facile: Bob Waxler a insisté pour que les sessions aient lieu sur le campus de Dartmouth. A l'université, certains ont froncé les sourcils : des malfrats à la fac ? Ils n'allaient pas piquer les ordinateurs ?
Dix-huit ans plus tard, personne ne les remarque plus...

Les règles sont simples, elles n'ont guère changé depuis. Un, la carotte : en acceptant de lire six livres en douze semaines, et d'en discuter, le prévenu échappe à la prison ferme ou sort de prison avant terme. Il peut aussi, à la discrétion du juge, bénéficier d'une remise de peine supplémentaire à l'issue du programme. Deux, le bâton. La lecture des livres est obligatoire : «Si nous avons l'impression qu'ils n'ont pas lu
le bouquin, nous les prenons à part et on s'explique, indique Leahy. Certains, pour ne pas avoir lu un livre, ont été renvoyés en prison.» Etcela marche.

A 18h30 pétantes, un soir récent, un petit groupe se forme dans le bâtiment des arts libéraux du campus de Dartmouth. Il y a là Greg, Wilfredo, Steve, un ex-crack head escroqueur de vieille dame (sa proprio)... Dix délinquants au total, dont une jeune femme, plus un avocat, une étudiante, un ancien participant au programme venu pour le plaisir, deux
conseillers d'insertion. Et deux juges. Imaginez la scène en France : deux juges délaissant leur robe pour discuter littérature avec des repris de justice ! «Au début, cela m'a fait bizarre de retrouver la juge qui m'avait condamné», reconnaît Greg. Wilfredo, lui, a carrément flippé la première fois : «J'ai dit à mon probation officer, qui m'accompagnait : «Ouh là, je n'ai rien à faire ici, moi !» Il m'a rassuré : «Take it easy.»

C'est déjà de la vieille histoire. Ce soir de printemps, c'est l'ultime session du programme, à l'issue de laquelle les participants recevront une sorte de diplôme. Le livre du jour ? Le bouleversant «Des souris et des hommes» de Steinbeck. «J'ai vraiment eu du mal à lire le premier livre, se souvient Greg. Cela m'a pris un bon moment, mais j'ai réalisé que j'en étais capable.» La lecture, pour ces hommes et femmes au
parcours accidenté, peut devenir un moment cathartique. «Je me souviens de ce que m'a dit un type, un jour, après avoir lu «le Loup des mers» de Jack London : «Le bouquin m'a scotché. Wolf est un putain de salopard, je ne m'en étais jamais rendu compte mais je suis exactement comme lui,
et maintenant je vois ce que les gens peuvent penser de moi»», raconte le conseiller d'insertion.

«Tous les murs tombent»

La discussion est tout aussi intense. C'est Bob Waxler qui l'engage, pas moraliste pour un sou mais habilement directif. Très vite, les langues se délient. Quelle relation unit George, le héros, et son copain Lennie, le costaud simplet ? Que penser du fils du propriétaire, le méchant de l'histoire ? «Ce programme n'a rien à voir avec le genre Alcooliques
anonymes, souligne l'avocat Charles Zalewski. Ici, pas besoin de se confesser. Les livres n'apportent pas des réponses tranchées, mais des questions. Pour ces personnes habituées au langage du tout ou rien, c'est inhabituel.» La discussion dure près de deux heures, dense, inspirée, mille fois plus intéressante qu'un conclave de steinbeckologues. Et comment pourrait-il en être autrement, avec un cocktail aussi détonant ?

A la fin, chacun résume : «Quand on m'a dit que des juges et des conseillers d'insertion seraient là, confie un participant, j'ai pensé : Oh, boy ! Et puis je me suis rendu compte que nous étions tous égaux, d'une certaine façon. J'ai suivi ma route, ils ont pris la leur, mais ne sont pas meilleurs que moi.» Bob Waxler renchérit : «Dans les meilleurs moments de ce programme, tous les murs tombent. Personne ne vous dit
«tais-toi» ou «jette ton chewing-gum et ne dis pas ouais au monsieur !»»

«Personne - et surtout pas moi - n'imaginait des résultats pareils», reconnaît Waxler. Mais il en faudrait plus pour convaincre les ricaneurs, les contempteurs des «gauchos au coeur qui saigne» (bleeding-heart liberals). «J'entends sans arrêt ce genre de critique : votre programme, c'est du pipeau», dit Michael Leahy. «J'avoue que j'étais plutôt sceptique au départ», confie le juge Gilbert Nadeau, qui a rejoint le
programme il y a cinq ans. En bons universitaires, les architectes de Changing Lives Through Literature (1) ont mené une étude sérieuse sur la durée de vie du programme. Un échantillon type de délinquants affiche un taux de récidive de 45%. Les participants au programme ? Moins de deux
fois moins. Mieux : ces 18,75% s'attaquent nettement moins aux personnes que le récidiviste moyen. Et tout ça, remarque Bob Waxler, avec un programme qui ne coûte presque rien - sinon l'enthousiasme de volontaires, profs ou juges, heureux de discuter d'un bouquin. Ou d'autres écrits : Wayne St. Pierre, le conseiller d'insertion, a mis en place un programme de discussion de paroles de chanson, dans les prisons (2).

L'étonnant n'est pas que l'idée ait essaimée dans plusieurs villes du Massachusetts, sept autres Etats dont le Texas ( !) et jusqu'en Grande-Bretagne. C'est qu'elle ne se soit pas répandue ailleurs comme une traînée de poudre. Mais le tout- répressif - tellement plus simple - a la vie dure. «Il y a vingt-cinq ans, la ville comptait une prison de 300 lits, calcule Charles Zalewski, l'avocat. Aujourd'hui, il y en a deux, elles comptent 1 500 lits et affichent complet.» La «bibliothérapie» de Bob Waxler coûte 500 dollars par détenu, soit 43 fois moins que le coût annuel d'une incarcération. Mais «dans la prison
où j'étais, note Wilfredo, ilsont supprimé les livres il y a deux ans. Il n'y avait plus d'argent».

http://bibliobs.nouvelobs.com/20090611/13129/grace-a-steinbeck-les-taulards-sevadent



14/06/2009

A découvrir aussi


Inscrivez-vous au blog

Soyez prévenu par email des prochaines mises à jour

Rejoignez les 3 autres membres