PerleDeDiamant

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Aide internationale en Haïti: une terre de liberté aux mains de la corruption

Cet article est le premier d’une série de reportages du Centre de recherche sur la mondialisation (CRM) sur Haïti en partenariat avec l’organisation de la diaspora haïtienne AKASAN
 



Dans les rues de Port-au-Prince, de nombreux édifices attendent

 toujours de s'effondrer, un énorme danger pour la population.

 Aucun équipement lourd en vue. Les Haïtiens les démolissent à

 la main, avec des massues et de petites scies rondes. Avant

 de parler de reconstruction, il faudrait parler de démolition...


 

Au cœur des ruines et malgré le traumatisme, il règne ça et

là en Haïti une atmosphère presque carnavalesque. De la

 musique envahit les chaumières et les abris de « fortune »

dès le chant du coq jusqu’aux premières heures de la nuit.

Les tap-taps, ces camionnettes tapageuses aux couleurs

criardes servant de transport en commun, klaxonnent à

chaque instant pour se frayer un passage dans les rues

de Port-au-Prince, bondées de voitures, de marchands

 et de piétons. Dans les campements de Léogâne, les jeunes

résignés à leur sort, dansent et jouent aux dominos devant

 leurs taudis, exhibant leurs sourires d’ivoire. Au pays de tous

 les contrastes, ce paradoxe, image vivante de la

force du peuple haïtien, est probablement le seul qui n’est

pas choquant.

Car bien haut dans les montagnes de Pétionville, quartier

cossu de Port-au-Prince, les élites haïtienne et étrangère se

frottent les mains dans le luxe ostentatoire de leurs châteaux

 barricadés, en attendant les milliards promis à la

reconstruction du pays. Car, contrairement à ce que l’on

tente désespérément de nous faire croire par une entreprise

 de relations publiques dont l’hypocrisie a été maintes fois

 démontrée, ce n’est pas le pauvre mendiant en lambeaux

dans son abri de « fortune » ou le vaillant marchand de

charbon, noirci par le travail, qui profitera des millions qu’ont

 offert des citoyens honnêtes touchés par leur malheur.

Il ne bénéficiera pas non plus des milliards fournis sous

conditions par les pays riches, dont l’unique but est d’en

tirer profit et de maintenir ce peuple, victime des pires

sévices, dans des conditions exécrables.

Aujourd’hui, une fois encore, le sort d’Haïti se décide aux

États-Unis. Pourquoi donc? Parce que l’État haïtien est trop

corrompu dit-on. S’il y a une part de vérité dans cette

affirmation martelée par les machines de propagande des

pouvoirs étrangers, la solution est loin de résider dans

 l’abandon du pays aux mains de Washington et Cie.

 Puisque si la majorité des Haïtiens sont si misérables,

c’est bien en raison de l’esclavage capitaliste de ces

« donateurs » qu’ils subissent depuis des siècles.

Officiellement aboli, l’esclavage est à la base même du système

 dont jouissent les puissants de ce monde, les corrupteurs,

eux-mêmes corrompus. « Le salaire minimum en Haïti est

 de 2$ par jour. C’est de l’esclavage déguisé! », s’insurge Jean

 Saint-Vil de l’organisation AKASAN, une ONG mise sur

pied par les Haïtiens de la diaspora.




"Béton abordable", écrit en grosses lettres sur ce camion

étasunien. Les édifices en béton se sont effondrés, alorsque les

 anciennes constructions de bois ont pour la plupart résisté au

séisme.  



Un graffiti fait il y a environ 2 ans par des étudiants en sciences

 humaines à Port-au-Prince dénonçant les intérêts

étrangers dans leur pays et les riches Haïtiens qui les soutiennent.
 





"L'aide internationale": de misérables bouts de plastique dont

 le bétail des pays riches ne serait même pas digne.  




Des marchands de charbon sur la Route des Dalles.
 



De nombreux Haïtiens sont littéralement dans la rue, sur des

 terre-pleins entre deux voies: ils mettent des pneus devant

 leurs abris pour pouvoir en sortir  sans se faire écraser par les

voitures.

La propagande des corrupteurs corrompus

 

Ancien secrétaire d’État à la Sécurité publique sous Aristide

en 1994-1995, Patrick Elie, conseiller du président Préval

depuis le cataclysme, ne voit pas la corruption de l’État

haïtien de la même manière que les dirigeants étrangers

 et les médias dominants internationaux. « Oui, l’État haïtien

est affecté par la corruption. Mais il n’est pas le seul. Les États

mêmes qui veulent lui donner des leçons, ont montré, ne

serait-ce qu’à l’occasion de la dernière crise financière, qu’ils

 étaient eux aussi, touchés par la corruption. Mais la définition

 de la corruption est faite par les puissants de ce monde.

Voler ou exploiter les ressources naturelles d’un pays,

ce n’est pas placé sous le l'étiquette "corruption". Mais c’est

de la corruption. Renflouer une banque commerciale en

utilisant l’argent du peuple, c’est aussi de la corruption. Mais

 il semble que, dans le langage commun, la corruption soit

l’apanage des pays du tiers-monde. Plus on va continuer à

essayer de l’affaiblir, plus l’État haïtien continuera d’être victime

de la corruption. Il essaie de sauvegarder sa souveraineté, et

ses dirigeants, aussi mauvais qu’on puisse les juger, ont été

mandatés par le peuple et c’est donc à travers eux,

 principalement, que l’aide doit être canalisée. »




Patrick Elie, conseiller du président Préval et ancien secrétaire

d’État à la Sécurité publique sous Aristide en 1994-1995.
 

Pourtant, dans les premières heures suivant le séisme et après

la conférence du 31 mars à New York, on nous a répété que

pour nous assurer que les dons soient utilisés à bon escient,

 ils devaient être remis à des organisations non gouvernementales

(ONG), apparemment reconnues pour leur intégrité.

Pourtant, c’est dans le confort de Pétionville, dans les

 stationnements de ses banques, et non dans les misérables

 bidonvilles que se promènent les 4X4 des ONG et des

 réseaux d’information. L’argent qu’on donne aux ONG

dans l’espoir qu’il nourrisse une famille sans toit

servirait-il à fournir un train de vie somptueux à ces

représentants étrangers? Faut-il revoir cette pratique?

 « Je ne dis pas qu’il faille éliminer les ONG », ajoute Patrick

Elie. « Elles ont aussi leur rôle. Mais elles ne sont pas là pour

 remplacer l’État, l’éliminer ou le banaliser. Et c’est ce qui se

 passe depuis des années et c’est devenu encore plus

dramatique avec la catastrophe. Cela n’est pas arrivé d’un jour

à l’autre, ni par hasard. »

Mais qui donc s’affaire à affaiblir l’État haïtien et dans quel
but?

« L’État haïtien a été considérablement affaibli,

principalement par les États-Unis d’Amérique. La volonté

délibérée d’affaiblir un État et sa production nationale de

nourriture, est un moyen de le contrôler sans avoir

nécessairement recours à des moyens tyranniques.

 L’élimination totale des porcs créoles sous la dictature

de Jean-Claude Duvalier, en raison, soi-disant, de la peste

porcine africaine, s’est traduite par la destruction totale du

cheptel porcin créole. Les États-Unis sont responsables de

cette catastrophe, comme toujours avec la complicité de

 l’élite haïtienne. Cela a eu un effet dévastateur sur la

paysannerie du pays. D’ailleurs, les bisons d’Amérique,

pendant la conquête de l’Ouest, ont subit le même sort.

C’était une façon de forcer les Indiens d’Amérique à accepter

de rentrer dans les réserves. La même approche a été utilisée

 avec le peuple haïtien afin que les paysans, privés de

toutes leurs ressources et de leur capacité d’économiser à

 travers le cheptel porcin, soient poussés à se rendre dans les

villes et à venir constituer cette armée d’ouvriers non

qualifiés et bon marché pour les industries délocalisées de

l’Amérique du Nord vers les pays du Sud. Pour moi il y a

 une extraordinaire coïncidence dans la vision et dans la stratégie. »




Dans le stationement d'une banque du quartier riche

 de Pétionville: des 4X4 d'ONG internationales.
 

Esclavagistes ou sauveurs?

 

Les Haïtiens peuvent-ils devenir maîtres de leur destin ou

sont ils « les premiers artisans de leur malheur », des

« paresseux », « incapables de débrouillardise », selon

certains journalistes arrivés à ce constat après avoir

côtoyé quelques jours les cercles fermés des élites à la

tête de l’économie haïtienne? L’organisme AKASAN

s’efforce de bâtir l’autonomie du peuple haïtien en créant

des liens entre la diaspora et les ONG locales.

Jean Saint-Vil explique : « AKASAN, c'est l'effort collectif

des fils et filles d’Haïti se soutenant jusqu'au bout.

Ce principe part du constat que les Haïtiens ont perdu confiance en eux-mêmes ».




À l'hôpital Sainte-Croix, Jean Saint-Vil explique à des citoyens

de Léogâne en quoi consiste le projet AKASAN.
 

Les trente dernières années en Haïti ont été marquées par la

 dictature et les coups d’État. « L’espoir de 1990, avec

l’élection de Jean-Bertrand Aristide, a été anéanti par le

premier coup d’État organisé par George Bush en 1991.

Le retour de la démocratie en 1994, a ravivé cet espoir,

de nouveau ruiné par le deuxième coup d’État, celui de

George W. Bush en 2004, fomenté avec la complicité du

Canada et de la France. Entre-temps des organisations ont

envahi le pays, des organisations mal nommées, les ONG,

 qui, en réalité sont toutes dépendantes de gouvernements

 étrangers. Elles ont envahi tout l’espace haïtien, que ce soit

dans le domaine de l’agriculture, de l’alimentation,

de l’éducation, etc. L’image soutenue dans ces organisations

 étrangères, c’est l’image raciste où c’est le Blanc qui tend

la main au Noir qui a toujours besoin d’aide. Cette idée s’est

imprégnée dans l’imaginaire des gens qui ont accepté

cette image, sans contexte, sans comprendre que si aujourd’hui,

 partout sur la planète, le Noir est pauvre et le Blanc est riche,

 c’est parce qu’il y a eu une guerre depuis 1441 lorsque

 les Portugais ont commencé à attaquer la côte Ouest de

 l’Afrique et depuis ce temps, les nations africaines

sont en déclin et les Européens s’enrichissent. »

 

Selon lui, l’abus des Haïtiens ne se limite pas à l’aspect

 physique, mais s’accompagne d’un viol psychologique

tout aussi dommageable.

« Aujourd’hui, un Haïtien ne peut prier Dieu sans concevoir

 l’image d’un vieillard blanc. Il ne peut pas concevoir Dieu

comme un être qui lui ressemble. Cette conception est un produit

 du modèle colonial reposant sur les trois « m »,

 les militaires, les marchands et les missionnaires. Les

 premiers se chargent de la conquête, pour les seconds,

 qui à l’époque vendaient des humains et volaient leur or, et les

troisièmes servent à justifier le crime commis. Le rôle de

ces derniers à l’époque de l’esclavage, était de convaincre

 l’esclave Africain qu’il était naturel que le Blanc soit servi

par le Noir. Or, Haïti a été le premier territoire libéré de cet

 enfer. En 1804, c’est un îlot de liberté. Partout sur le

continent c’est l’esclavage racial qui sévit. Et c’est pourquoi,

il y a eu combinaison des forces armées européennes pour

étouffer ce pays. Et ils l’ont fait de façon concrète,

non seulement en empêchant les Haïtiens de commercer avec

qui que ce soit, mais en exigeant que le pays paie des

"réparations" aux blancs qui ont perdu leurs propriétés à

cause de la révolution haïtienne. Il est essentiel de connaître

 cette histoire pour comprendre pourquoi ce pays est si

appauvri aujourd’hui. On ne peut mettre la pauvreté que

l’on voit ici sur le dos des gens victimes de 10 ans, 20 ans 50 ans

 voir de 200 ans de dictature! La majorité des gens que

 vous voyez ici ont toujours été pauvres! »

Jean Saint-Vil, n’est pas tendre à l’égard des ONG.

« Aujourd’hui les ONG que vous voyez partout en Haïti

font la même chose que les missionnaires faisaient à l’époque

 de l’esclavage : ils arrivent et disent qu’ils viennent aider,

 tout comme les missionnaires étaient ici pour sauver les âmes. »

 

S’agit-il de propagande ou sont-elles réellement utiles ces

 ONG? On ne peut pas dire qu’elles ne servent à rien.

 Les citoyens vous diront qu’ils les apprécient et leur font

davantage confiance qu’à leurs propres organismes.

Pour M. Saint-Vil, on trouve encore dans cette mentalité

la trace de ce matraquage psychologique de petit

peuple incapable, inférieur aux étrangers, aux Blancs,

intègres et dévoués aux pauvres Haïtiens. « Les gens des

ONG en Haïti ne sont pas à Cité soleil, vivant avec les

 pauvres! Non! Ils sont à Montagne Noire, dans les hauteurs

 de Pétionville, vivant avec les riches Haïtiens! Lorsqu’on

sort du centre-ville de Port-au-Prince et que l’on monte dans

les montagnes, les gens changent de couleur : plus on monte,

 plus les gens deviennent blancs! Et ils ont chez-eux,

des gens qui travaillent comme domestiques et c’est cette image,

 qui est considérée normale! Ils ramassent des millions de

dollars au nom des pauvres orphelins d’Haïti pour profiter

d’un niveau de vie qu’ils ne peuvent pas se permettre dans

leur propre pays! C’est ça les directeurs d’ONG en Haïti. »






En Haïti d'innombrables véhicules arborent des slogans religieux. 
 






L'aide du Canada: des bâches blanches rayées de noir avec
l'inscription "Canada" (en comparaison voir les tentes du
Venezuela que l'on peut voir un peu plus bas).



Le Venezuela, un pays bien moins riche que le Canada, a offert
aux Haïtiens des tentes de qualité. 


Générosité empoisonnée

 

M. Saint-Vil tente tant bien que mal de dénoncer les

organismes qui s’empressent d’aller « sauver » son pays

d’origine, ainsi que les dirigeants étrangers, dont le

discours vertueux masque bien maladroitement leur v

ision colonialiste et leurs intérêts commerciaux. Toutefois,

cette tâche se révèle très ardue étant donné la complicité

usuelle des médias dominants, et celle des médias dits

progressistes comme Al Jazeera English, qui, dans le cas

d’Haïti, se comporte comme tous les grands médias.

« J’ai fait des trentaines d’entrevues depuis le séisme, confie

Jean Saint-Vil, mais jamais à Radio-Canada. » Lors d’une

entrevue avec Al Jazeera sur la terrasse de leur forteresse

de Pétionville, au bord de la piscine, invisible pour les

téléspectateurs qui, eux, ne voient que les débris de l’une

des rares maisons du secteur à s’être écroulée, le discours

de M. Saint-Vil a été censuré par des difficultés

techniques. Problèmes de son. Étrangement, le

journaliste, après avoir privé le représentant d’AKASAN

du micro, a continué à parler à la caméra comme si de

rien n’était. « C’est bizarre, ironise M. Saint-Vil, chaque fois

 que je dénonce les milliards que la France doit à Haïti,

on me coupe la parole ou il y a des problèmes techniques. »

 

Le 1er avril, au lendemain de la conférence de New York,

en première page du quotidien La Presse, une photo

de Bill Clinton avec le premier ministre haïtien Jean-Max

 Bellerive et le grand patron de Coca-Cola, portant

« un toast au lancement du projet Espoir pour Haïti [1] ».

 Espoir? Quel espoir? N’est-il pas absurde que

Bill Clinton « copréside » le plan de reconstruction?

Que celui dont le gouvernement est grandement

responsable de la récente crise financière, par l’abolition

du Glass-Steagall Act, soit choisi pour « s’assurer que

l’aide soit utilisée à bon escient [2] »? Au-delà de cette

 aberration, toujours et encore cette image du Blanc

honorable qui vient sauver le «pauvre petit Haïtien misérable,

 malhonnête et incapable et de diriger son pays» sans

« l’aide » de celui-là même qui l’exploite depuis toujours.




Un graffiti à Port-au-Prince: "À bas Clinton".
 



Plage de Jacmel: un bateau sur lequel est écrit "délivrance".

 En Haïti, c'est "Dieu avant tout", un slogan très courant

chez ce peuple très croyant.

On envahit un pays, on exploite son peuple, on lui vole

 ses présidents élus démocratiquement pour les maintenir

dans la misère pour ensuite « voler à son secours ». Le seul

espoir que peut avoir Haïti aujourd’hui, c’est de mettre un

 terme à cette spirale infernale qui l’appauvrit depuis toujours,

 de ce libérer de ce commerce de « charité » d’une

indicible malhonnêteté .

 

Notes

 1. La Presse, 1er avril 2010, page 1.

2. Ibid
Photos, Julie Lévesque, Centre de recherche sur la mondialisation (CRM) 2010.
Julie Lévesque est journaliste et chercheure au Centre de recherche sur la mondialisation (CRM).

Articles de Julie Lévesque publiés par Mondialisation.ca


05/04/2010

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