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Afrique: La French connexion + Mercenaires français

Patrick de St-Exupéry a enquêté sur le génocide des Tutsi rwandais

« Tous savaient qu'il y avait des mercenaires français »

1er octobre 2009

Inexorablement, la vérité sur le rôle de la France au Rwanda fait son chemin avec les récentes révélations de Jean-François Dupaquier (survie.org, rubrique Billets d'Afrique), l'enquête de Benoit Collombat sur France Inter, « Quand les mercenaires français s'activent en plein génocide » et celle de Charlie Hebdo sur Paul Barril. Le témoignage de Patrick de St-Exupéry [1]

Billets d'Afrique : de nouvelles informations font état de la présence de mercenaires français pendant le génocide au Rwanda. Y a-t-il effectivement eu des mercenaires français présents au Rwanda ?


Bien sûr. La présence de Paul Barril au Rwanda a toujours été attestée. La nouveauté réside dans la production du témoignage du belge Georges Ruggiu, un animateur de la radio des Mille collines condamné à douze ans de prison par le TPIR.
Dans son pré-interrogatoire, celui-ci témoigne de la présence de mercenaires étrangers aux côtés de hauts gradés de l'armée rwandaise. Ces documents, tirés de l'ombre par le journaliste Benoit Collombat de France Inter, posent question.

BDA : A quelle époque exactement et quelles étaient leurs missions ?


Le statut des personnes désignées par Ruggiu comme des « mercenaires » est peu clair. Dans son témoignage, celui-ci précise : « Ces militaires-là (…) je les considérais comme des mercenaires ». Il ajoute : « C'est à peu près tout ce que je peux dire sur ces militaires français, à la réserve près que je croyais que c'étaient des militaires français qui avaient été envoyés par le gouvernement français. » On le voit bien : Georges Ruggiu n'est pas certain de la qualité de ces hommes.
Dans son témoignage, ce dernier évoque la date du 20 mai 1994. Nous sommes donc un mois et demi après le début du génocide, c'est-à-dire à un moment où la situation est en train de devenir critique pour le gouvernement intérimaire mis en place après le 6 avril 1994.

BDA : Pour le compte de qui travaillaient- ils ? Pourquoi avoir fait appel à des mercenaires ?


A lire les propos de Ruggiu, il y a deux possibilités : « Mercenaires » ou « militaires français envoyés par le gouvernement français ». A vrai dire, les deux hypothèses sont envisageables, rien ne permet de trancher. Il s'en ajoute même une troisième : des mercenaires missionnés par les autorités françaises.

BDA : Paul Barril est un simple mercenaire ou était-il au service de la France ?


Il faudrait poser cette question au juge Bruguière, qui a eu l'occasion d'interroger longuement Paul Barril, le témoignage de l'ancien gendarme ayant été littéralement « soustrait » à la mission d'information parlementaire formée en 1998. Mais je ne suis pas certain que le magistrat – aujourd'hui à la retraite - soit d'un grand secours : il a, à ma connaissance, « oublié » de demander à Paul Barril s'il était présent au Rwanda le 6 avril 1994, date de l'attentat.

BDA : Il semble que Paul Barril était présent au Rwanda pendant le génocide. Qu'y faisait-il ?


Lui-même, dans son livre Guerres secrètes à l'Elysée, dit avoir été présent au Rwanda peu après l'attentat. Difficile à ces dates de faire du tourisme…

BDA : Vous aviez interviewé des militaires français, ces derniers étaient-ils au courant de la présence de mercenaires ?


Oui bien sûr. Quoi qu'il en soit des trois possibilités, militaires et politiques français étaient forcément au courant d'une telle présence et ce, bien avant le début du génocide. Rien de ce qui se passait au Rwanda n'était ignoré.
Côté militaire, cela est probant. Dans mon livre, L'inavouable, la France au Rwanda, je cite à la page 282 le témoignage d'un haut officier qui me dit avoir demandé, dans le courant de l'année 1993, un tête-à-tête avec François Mitterrand. Lors de ce tête-à-tête, cet officier affirme avoir posé la question suivante : « Monsieur le président, y a-t-il quelqu'un de l'Elysée ou de votre entourage qui ait pu agir en dehors de votre connaissance ? » Ce même officier précise son interrogation : « L'ancien capitaine Paul Barril est-il chargé officiellement ou officieusement d'une mission ? ». Réponse de François Mitterrand, selon l'officier : « Paul Barril n'est mandaté par personne ».
L'officier expliquait ainsi le sens de sa démarche : « J'essayais de protéger le président au maximum. Je voulais savoir où je mettais les pieds. Vous savez, le président confiait parfois des missions à des gens très différents. C'était sa manière d'être indépendant ».
Côté politique, cela est tout aussi probant. Dans ses mémoires, Les Mondes de François Mitterrand publié en 1996, Hubert Védrine fait état - en une curieuse litote - de cette proximité. Il écrit ceci : « Qu'il ait pu y avoir des relations trop étroites entre certains militaires français, ou les services, et le gouvernement du président Habyarimana ne change rien à la ligne très claire de la diplomatie française à l'égard du problème rwandais de 1991 à 1994 ».
Plus récemment, dans une interview au ton plutôt « énervé » à l'hebdomadaire Politis (été 2009), Hubert Védrine déclare qu' « il est possible que des mercenaires français, ou autres, aient été mêlés à l'attentat (du 6 avril 1994) ».
En pied de cette même interview, l'ancien secrétaire général de l'Elysée insiste : « Il y a beaucoup de soldats perdus en Afrique, de spéculations, de paranoïa. Cela ne prouve rien sur la politique des Etats ».

BDA : Pensez-vous que ces mercenaires ont court-circuité le travail des militaires ?


La réponse à cette question n'est pas de l'ordre de l'opinion. Il convient d'abord d'établir les faits. Aujourd'hui, quinze ans après le génocide des Tutsis du Rwanda, les faits problématiques sont de plus en plus étayés. Et on sent très bien les stratégies d'évitement : des militaires jouent les politiques en bouclier, des politiques jouent les militaires en bouclier. Le serpent se mord encore la queue.

BDA : Le nom de Paul Barril revient souvent parmi ces mercenaires, quelles ont été ses missions au Rwanda ?
Paul Barril est-il un « mercenaire » ? Ou un « militaire français » ?


« Mercenaire », Paul Barril l'est. Il a passé plusieurs contrats privés avec les autorités rwandaises qui seront impliquées dans le génocide. L'un de ces contrats, conclu en 1993, était intitulé « Insecticide ». Pendant le génocide, les Tutsis étaient appelés « cafards ». Mais « militaire français », l'ancien capitaine du GIGN l'est aussi. Il s'en revendique haut et fort et affirme, par exemple, avoir re-hissé les couleurs de la France au Rwanda après le 6 avril 1994. Après le génocide, il a été élevé au grade de commandant de réserve. Enfin, des semaines plus tard, Paul Barril porte plainte - au nom des autorités rwandaises qui ont mené le génocide - contre un concurrent pour « commerce et trafic illégal d'armes ».
Sa plainte est acceptée, c'est incroyable : neuf mois après le début de l'extermination, la justice française reconnaît comme légitimes les autorités responsables du génocide ; la même justice française se montre soucieuse de leurs intérêts financiers ; et un soi-disant « privé » agit, lui, en lieu et place des autorités françaises, seules, selon la loi, à même d'engager en France des poursuites pour trafic d'armes.

[1] Patrick de Saint-Exupéry est journaliste grand reporter, Prix Albert Londres (1991), rédacteur en chef de la revue XXI ayant notamment travaillé pour le Figaro, l'Express ou Grands Reportages. Il a parcouru le monde, et en particulier le Rwanda, et a écrit une série d'articles sur l'opération française Turquoise (1994) parue en 1998, qui est à l'origine de la mission d'information parlementaire sur le rôle de la France au Rwanda. Il est l'auteur de L'inavouable, la France au Rwanda, (Les arènes, 2004).

 

Afrique: La French connexion
ou la double inconstance

 

Vincent Munié   

Alors que son influence est diminuée au Kivu, la France est prête à tout pour y reprendre pied. Quitte à se rapprocher d'un de ses ennemis jurés, le président rwandais, Paul Kagamé. Avec en arrière-plan, toujours le même objectif : le pillage des richesses de l'Afrique.



Ah Non ! Ah ça, Non ! Depuis 15 ans, le président rwandais, Paul Kagamé, nous est présenté par les colporteurs du discours Elyséen comme le « pire criminel en exercice en Afrique », le dictateur omnipotent des Grands Lacs, le deus ex machina du génocide, le « khmer Noir » et voici que l'on découvre que notre diplomatie est prête à tout pour se rapprocher de lui.

Si l'on suit pas à pas cette logique, la France, une fois de plus, s'apprête à soutenir un tyran. Et c'est bien tout le problème que doivent affronter Nicolas Sarkozy et Bernard Kouchner : se défaire de ce discours, renier la doctrine passée, et d'abord mettre à bas ces maudits « mandats Bruguière », dont Paul Kagamé a fait un préalable rédhibitoire. Il faut dire que la France est en demande. Car en 2008, son influence et les dividendes afférents se trouvent en grande perdition dans la région des Grands Lacs. De fait, Joseph Kabila semble prendre quelques libertés et l'annonce de la signature d'un contrat minier de 10 milliards de dollars avec la Chine a eu l'effet d'un tremblement de terre dans la vieille mécanique occidentale du pillage du Congo.

Voici que les dogmes tombent et des alliances impensables se forment pour faire front.

La France au côté des Anglais ! En effet, la présence de David Miliband, ministre des Affaires étrangères du Royaume-Uni, aux côtés de Bernard Kouchner lors de sa tournée d'urgence dans la région, n'avait rien à voir avec un quelconque covoiturage. Il va falloir repenser l'avenir. Quoi qu'il en soit, pour se rapprocher, il faut au moins que l'autre ne s'éloigne pas.

En l'occurrence Paul Kagamé sait parfaitement qu'il n'a rien à gagner à pérenniser la rupture. Au contraire, il a beaucoup à tirer d'un rapport de force qui lui est somme toute très favorable en ce moment. Il apparaît donc en ce mois de novembre que le ping-pong « mandat Bruguière/commission Mucyo » pourrait bien n'avoir été qu'une totale instrumentalisation de l'accusation de complicité de génocide. Du reste de nombreux éléments incitent à douter de la réelle volonté de Kigali de traîner en justice les responsables français largement impliqués dans la collaboration franco-rwandaise de 1990 à 1994.

En réalité, Paul Kagamé connaît parfaitement les limites du jeu qu'il pratique. En ce sens, pour lui aussi la complicité française n'est qu'un levier de négociation, en plus d'une posture destinée à alimenter aux yeux de son peuple une image d'indépendance et d'intransigeance face à l'Occident. Mais en 2008, pour Paris et Kigali, « l'important » est ailleurs : au Kivu.

Coltan City

Très peu de zones du globe peuvent rivaliser avec ce qu'est devenu le Kivu. Une terre de non-droit, où, dés que l'on s'éloigne des quelques grandes villes (Kalémie, Uvira, Bukavu, Goma, Rutshuru…) l'état est en faillite totale et l'insécurité permanente. Si les populations en souffrent à un degré inimaginable, (l'Indice de développement humain officieux de la région Kivu est considéré comme le plus faible du monde), les affairistes de toutes sortes s'en réjouissent. Ici, on creuse dans de petites exploitations très artisanales, pour des minerais à très forte valeur ajoutée comme le coltan, l'or ou la cassitérite. Dans la jungle équatoriale, nul besoin des grosses infrastructures du Katanga pour exfiltrer vers les pays voisins de grandes quantités de ces minerais. Le Rwanda de Paul Kagamé l'a parfaitement compris, qui exporte chaque année plus de cinq fois sa production nationale de Coltan (à Kigali, le quartier de Nyarutarama est même surnommé « Coltan City »). Certaines fortunes rwandaises se sont bâties sur ce commerce, tel Alexis Makabuza, un des principaux contributeurs financier du Congrès national pour la défense du peuple (CNDP) de Laurent Nkunda.

En effet, pour ce petit commerce, il est indispensable d'annexer des zones minières. C'est ce qui se passe au Kivu. C'est donc une autre grille de lecture du conflit que le sempiternel raccourci occidental de l'opposition Hutu/Tutsi. La prédation du sous-sol kivutien se fait sous la tutelle des deux « parrains », Jospeh Kabila et Paul Kagamé. Dans ce schéma, eux-mêmes traitent par rebellions interposées - CNDP, FDLR, Mai Mai, etc…- laissant des seigneurs de guerre administrer en toute impunité des zones entières du territoire. Un regard distancé oblige à dire que depuis la fin de la seconde guerre du Congo en 2003 et les élections de 2006, et malgré les accords de Nairobi (novembre 2007) et de Goma (janvier 2008), rien n'a vraiment changé au Kivu. Pourtant sur un plan militaire, les forces en présence sont dérisoires. Mais de tous côtés, il semble qu'un arrangement tacite ait été trouvé. Les bases des Forces démocratiques de libération du Rwanda (FDLR) et leur région d'implantation sont connues. De même, leur nombre et leur valeur combattante ne peuvent être un obstacle à leur désarmement par la force. Les 5000 hommes de Laurent Nkunda, avec parmi eux beaucoup de Rwandais, ne sont pas non plus une « menace militaire », au sens des capacités combattantes occidentales. En revanche, le pouvoir de nuisance sur les civils de ces groupes est considérable et leurs exactions restent systématiquement impunies.

Dans ce paysage, l'armée nationale congolaise (FARDC) ne jouent pas un rôle moins politique, consacrant l'échec du processus d'intégration des diverses rebellions dans l'armée promu par l'accord de Sun City en 2003. Sur le terrain la population sait bien qu'il y a autant à redouter des soldats de l'armée nationale que des rebelles, comme en témoignent encore les massacres de Kiwanja, début novembre.

Kagamé, futur membre de la Françafrique ?

Il est certain que depuis cinq ans, jamais la communauté internationale ne s'est vraiment préoccupée de suivre et de soutenir le processus de paix dans la région. Ainsi, la MONUC, objet de toutes les critiques du moment, n'alignait dans le Nord Kivu, jusqu'à cet été, que 3900 hommes, dont 2400 combattants équipés, sur un territoire impénétrable de 60 000 km2 ! Loin des 17000 hommes, en fait ventilés sur les 2 500 000 km2 de la RDC.

Comme toujours l'hypocrisie internationale est immense. La reprise des combats de Laurent Nkunda, l'accélération du rapprochement de la France avec le Rwanda, l'absence de volonté de rétablir l'ordre au Kivu - une litote -, les touches maladroites de Bernard Kouchner envisageant d'envoyer des troupes tricolores à Goma, la présence ou l'absence de soldats angolais pour venir en aide à un Joseph Kabila de plus en plus distant alors même que Nicolas Sarkozy s'est entretenu à plusieurs reprises avec le président Eduardo Dos Santos, il se tisse, dans la région des Grands lacs, une toile d'araignée de plus en plus complexe, autour d'un objectif éternel, le pillage des richesses de l'Afrique. Le cynisme des dirigeants occidentaux est tel que la contradiction ne leur fait pas peur. Il est vrai que les médias sont rares à relever l'inconstance du discours. Paul Kagamé est certainement un criminel de guerre et son usage de la menace FDLR, son soutien du RCD Goma lui octroient indiscutablement une place dans la famille des mauvais génies d'Afrique, au côté des Sassou, Biya, Eyadema, Déby, Compaoré, Bozizé et consorts. Il lui restait à rentrer dans le cercle Françafricain. Avec l'assistance de Bernard Kouchner cela va être fait, et l'on peut compter sur le French doctor pour l'emballage émotionnel de l'opération.

Mais ce contre-pied évident ne signifie aucunement la plus petite remise en question de la Françafrique, tout juste une nouvelle alliance au mépris des peuples. Très bientôt, peut être, verrons-nous Paul Kagamé appeler de ses vœux une intervention militaire européenne, fusse-t-elle française, sous un mandat quelconque, au Kivu. Pour contrer Kabila, il faudra bien ça.

Dans ce contexte nouveau, on se doute bien que les grands commis de l'état, impliqués dans le génocide de 1994 se frottent les mains : si Kagamé devient un ami, ceux qui continueraient à insister sur la complicité ne pourraient être que de mauvais esprits…

Source: Survie

Image1: Paul Kagamé à droite, source: www.rwanda.org
Image2: tiré du film Opération Turquoise, source:
Moi contre la Françafrique



02/10/2009

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